NOUHA CISSE, HISTORIEN ET OBSERVATEUR SUR LA SITUATION A BISSAU: « Le PAIGC et l’armée continuent de façonner le destin du pays »
Alors que la Guinée-Bissau replonge dans une nouvelle crise politique, l’historien et observateur Nouha Cissé décrypte les ressorts profonds d’un pays encore prisonnier de ses logiques identitaires, de la culture de l’ancien combattant et du poids persistant de l’armée. Il alerte sur les risques d’un cycle sans fin de coups d’État et appelle les États de la région, notamment le Sénégal, à renforcer leurs institutions pour éviter toute contagion.
Quelle lecture faites-vous de la situation actuelle en Guinée-Bissau ?
La période des grandes joutes politiques en Guinée-Bissau est toujours extrêmement délicate. Elle ravive plusieurs dynamiques qui coexistent en temps normal dans une sorte de latence. D’abord, les logiques identitaires et communautaires, ensuite la culture de l’ancien combattant, particulièrement présente chez une frange importante des militants du PAIGC, qu’ils aient combattu ou non. Ils restent attachés à l’image du parti libérateur et dominant. En face, il existe un courant qui cherche à s’émanciper de cette culture héritée de la lutte de libération pour regarder vers l’avenir. C’est une tension permanente, qui ressurgit violemment en période électorale. À cela s’ajoute la place prépondérante de l’armée, toujours perçue comme une « armée de libération », qui a très peu évolué sur le plan identitaire. Cet ensemble crée un cocktail potentiellement explosif dès que débute une forte mobilisation politique. La Guinée-Bissau vit véritablement sur un cocktail explosif en période électorale.
Quelles peuvent être les conséquences de l’arrêt du processus électoral ?
Ces luttes électorales, fortement structurées autour des identités et de la culture de l’ancien combattant, débouchent très souvent sur une intervention de l’armée. Celle-ci se présente comme arbitre, mais c’est aussi pour rappeler sa toute-puissance dans le jeu politique. On ne peut oublier que cette armée est historiquement celle du PAIGC et de la lutte de libération. Elle estime avoir un droit naturel à intervenir lorsque les contradictions politiques deviennent trop fortes. L’arrêt du processus électoral crée donc un risque immédiat d’intrusion militaire. L’armée, bien entendu, intervient. Le fait est que le PAIGC et l’armée continuent de façonner le destin du pays.
Ce énième coup d’État ne risque-t-il pas de faire renouer la Guinée-Bissau avec ses vieux démons ?
Effectivement. Le danger, c’est que cette intervention, annoncée comme une action préventive pour éviter un débordement, devienne le prétexte à une prise de pouvoir pure et simple. C’est un schéma récurrent depuis l’indépendance. Cycliquement, les acteurs politiques n’arrivent pas à s’entendre et l’armée saisit cette occasion pour intervenir. Ce qui commence comme un arbitrage se transforme souvent en confiscation durable du pouvoir par les militaires.
L’Afrique de l’Ouest est-elle devenue un bastion des régimes militaires ?
On peut le dire. Lorsque les institutions manquent de solidité et que les citoyens n’adhèrent pas suffisamment aux règles du jeu démocratique, les risques de déstabilisation sont élevés. Beaucoup de pays de la région souffrent d’un déficit institutionnel et éthique. Dès que la cohésion nationale est menacée, l’armée intervient sous prétexte d’éviter l’implosion. Autour de nous, presque tous les pays ont connu des coups d’État : Mauritanie, Mali, Guinée, Gambie, Guinée-Bissau… Je touche du bois, nous sommes les seuls à tenir debout dans cet environnement.
La leçon à en tirer, c’est de renforcer encore davantage nos institutions, consolider notre démocratie malgré nos imperfections, et préserver la neutralité du Sénégal face aux crises internes des pays voisins. Il faut simplement rester vigilants : notre État est solide, mais nul n’est à l’abri. Les autorités en ont conscience et prennent, je crois, les dispositions nécessaires.
Mame Ndella FAYE

