PÉRIODE DE FRAÎCHEUR: Le « thiouraye », parfum-roi des maisons sénégalaises
Quand la fraîcheur s’installe sur Dakar et ses environs, un rituel presque sacré renaît dans les foyers : celui du « thiouraye ». Cet encens traditionnel, mélange subtil de graines, de résines, de plantes séchées et de bois odorants, devient l’allié incontournable des ménagères, et le bonheur des vendeurs.
Dans les ruelles, marchés de quartier et boutiques spécialisées, l’odeur chaude et enveloppante de ces parfums africains flotte comme une signature de saison. L’Informé a sillonné plusieurs boutiques de « thiouraye » pour prendre le pouls d’un commerce qui, en période de froid, ne désemplit jamais.À l’origine, le mot « thiouraye » désignait toute préparation odorante à base de plantes ou de macérats.
Gowé, gomme arabique, résine du pommier du Cayor… Un art ancestral, entre séduction, spiritualité et traditions
Ces ingrédients naturels, parfois associés à des mélanges plus secrets transmis de génération en génération, servaient à parfumer les maisons, les vêtements, mais aussi à accompagner des actes spirituels : purification des morts, protection des nouveau-nés, éloignement des mauvais esprits, soins mystiques…
Certaines plantes comme le gowé étaient même utilisées en infusion par les femmes pour leurs vertus purifiantes.Aujourd’hui, le « thiouraye » reste profondément populaire au Sénégal – et commence même à s’exporter – mais il s’est aussi glissé dans l’univers de la séduction. Il suffit de lire les noms des mélanges posés en vrac dans les boutiques pour comprendre : Boulko yeureum, Quatre appuis, Songma, Boul bouger, Fraiche confrontation, Thierré lawbé, Sangou fadiar, Naba jolli, Kethiack orange, Gowé et poundac, Cocaïne, Nakk bouma yérum… Autant d’appellations imagées, souvent en wolof, qui témoignent d’un patrimoine odorant résolument sénégalais.
À Dior, les clientes affluent : « C’est l’annonce de l’hiver ! »Dans une petite boutique de « thiouraye » du marché Dior des Parcelles Assainies, l’ambiance est électrique. Les clientes vont et viennent, négocient, remplissent leurs sachets, sentent, comparent.Parmi elles, Mame Aïdara, la soixantaine bien portée, pose sur le comptoir 4 kg de nakk destinés à sa propre clientèle.
« Chaque année, quand le froid arrive, je fais mon stock », confie-t-elle.Elle ajoute à son panier du kourou narr pour satisfaire ses habituées, et quelques grammes de diguigés, de petites graines utilisées dans le handa (encensoir), la première couche du rituel de « thiouraye », avant de passer à la braise. « Mes clientes savent faire la combinaison parfaite », dit-elle fièrement.« Un mari aime rentrer dans une maison qui sent bon »
Plus loin, Mme Thiam, accompagnée de ses deux jumelles, remplit soigneusement un sachet de kourou narr et de saff. Elle sourit timidement en avouant : « Je veux que ma maison sente bon, surtout la chambre. Je m’occupe de mon mari, je veux qu’il soit content quand il rentre du travail. Les hommes aiment les bonnes odeurs… ».
Poursuivant, elle lâche : « Un mari aime rentrer dans une maison qui sent bon. C’est une vérité que toute femme doit assumer. Parce que c’est une des fems d’une bonne femme ». Pour marquer l’entrée de la saison fraîche, elle ajoute un parfum « oud vanille » à son panier.Le charbon, une autre école du « thiouraye »Pour Mme Hawa Ndiaye, le charbon reste la meilleure option pour s’assurer un bon « thiouraye ».
« Le charbon donne un fumé propre, sans trop de vapeur », explique-t-elle.Elle achète également du Musky Solly, un « thiouraye » orange vif. « Même posé dans un pot, sans le brûler, il parfume déjà toute la chambre et pimente la nuit. Les hommes adorent ça », laisse-t-elle échapper dans un énorme éclat de rire qui cache mal ses arrières pensées.Mariées ou célibataires, toutes se ruent sur le gawé saff, très demandé en période froide.
« Quand il fait frais, tout le monde a besoin de ‘thiouraye’ », lance Sokhna Diémé, rencontrée elle aussi dans la boutique.
Abo, le vendeur qui ne respire pas une minute
Au marché Gueule-Tapée du rond-point Case-bi, Abo, vendeur de « thiouraye » depuis plus de vingt ans, n’a littéralement pas une minute à lui. « Quand arrive l’hiver, je me frotte les mains ! », plaisante-t-il entre deux clientes à servir.Mais ce qui frappe surtout, c’est l’ambiance dans sa boutique : taquineries, rires complices, conseils improvisés… Pendant près d’une heure, aucune présence masculine, hormis le vendeur. « Abo boutique, c’est l’ami des femmes ! », lâche une cliente en éclatant de rire.
Auparavant, lorsqu’il nous voit arriver, il glisse en wolof : « Ana thiouraye bi nékhonne ? » (Vous venez pour le thiouraye qui sent bon ?).
À notre réponse que c’est notre première visite, il sourit : « Ah, je vois alors… ». Un vrai marketeur, habile dans l’art de mettre à l’aise et fidéliser sa clientèle. Entre les « services » pour satisfaire sa clientèle, il ne manque pas de parler de ses bonnes affaires en cette période-ci de l’année où le froid s’installe à Dakar.
« Boyal anda, tall thiouraye » : un rituel qui dépasse les générations
Au marché Police de l’unité 14 des Parcelles Assainies, Mme Mboup, élégante malgré son souffle court, pèse trois variétés différentes de « thiouraye ». « Je suis asthmatique, mais j’adore le thiouraye. C’est indispensable en période froide », dit-elle.Puis, elle ajoute cette maxime que toutes les femmes autour approuvent : « Boyal anda, tall thiouraye. Une bonne femme doit garder ces habitudes ».
Un patrimoine olfactif qui résiste au temps
Plus qu’un encens, le « thiouraye » est un langage. Celui de la coquetterie, de la séduction, de la spiritualité, mais aussi de la convivialité féminine. En période de fraîcheur, il devient l’essence même du foyer, un parfum qui unit, rassure, soigne et séduit.Entre traditions ancestrales et créativité moderne, le « thiouraye » continue véritablement de traverser les générations, avec la même intensité… et la même odeur envoûtante.
Mariem DIA

