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CAN 2025 -PRISONNIERS DU SACRE: Cent jours dans le brouillard pour les 15 « otages » de Rabat

Ce mardi, les quinze supporters sénégalais encore détenus à Rabat, au Maroc, passeront le cap symbolique et terrible des cent jours derrière les barreaux. Cent jours d’attente, de silence, d’incertitudes. Derrière le dossier judiciaire, c’est désormais une crise politique, diplomatique et humaine qui se joue, avec en toile de fond une finale de CAN 2025 dont les prolongations n’en finissent plus.

Le football avait offert une nuit d’ivresse, il a laissé place à un interminable huis clos. Cent jours après la finale de la CAN 2025 remportée le 18 janvier dernier par le Sénégal face au Maroc (1-0), 15 supporters sénégalais demeurent emprisonnés à Rabat, pris dans une affaire devenue bien plus qu’un contentieux pénal. Une affaire d’État, diraient certains. Une prise d’otages judiciaire, murmurent d’autres.Le symbole est brutal.

Alors que trois des dix-huit condamnés ont retrouvé la liberté le 18 avril après avoir purgé leurs peines de trois mois, quinze autres restent suspendus à une mécanique opaque. Neuf purgent une peine d’un an ferme, six autres six mois. Tous poursuivis pour « hooliganisme », sur fond de violences, dégradations et jets de projectiles après cette finale sous haute tension.Mais plus les jours passent, plus le dossier paraît déborder du cadre judiciaire.

Car ce que dénoncent les familles, les avocats et une partie de l’opinion sénégalaise, c’est moins la sévérité des peines que la logique même de leur maintien. Le 13 avril, la Cour d’appel de Rabat a confirmé les condamnations malgré une défense dénonçant un dossier lacunaire, un manque de preuves matérielles et une procédure qualifiée de « parodie de justice ».

Quand le droit se brouille, la politique s’inviteDans les couloirs de cette affaire flotte une conviction tenace : ces supporters paieraient aussi la frustration d’un Maroc privé d’un sacre continental attendu depuis un demi-siècle. Une lecture politique, explosive, qui nourrit au Sénégal un sentiment d’acharnement.

Depuis Dakar, le silence des autorités irrite. La communication de l’État et de la Fédération sénégalaise de football s’est faite rare, presque évanescente, alimentant le sentiment d’abandon chez les familles. Cent jours sans visibilité, c’est aussi cent jours de vide institutionnel.L’espoir, aujourd’hui, emprunte deux chemins. Celui de la grâce royale d’abord.

Deux requêtes doivent être adressées au cabinet royal marocain, l’une portée par le collectif d’avocats, l’autre par la Commission nationale des droits de l’homme du Sénégal. Au Maroc, Mohammed VI conserve ce levier souverain. Beaucoup y voient la sortie la plus crédible. L’autre piste mène au transfèrement, via la convention signée entre Dakar et Rabat en janvier 2025.

Sur le papier, les condamnés pourraient purger leur peine au Sénégal. Dans les faits, rien ne dit que Rabat ouvrira cette porte.Et pendant ce temps, le dossier sportif empoisonne le climat. Le contentieux sur la CAN devant le TAS, les tensions persistantes entre fédérations, l’épisode Sonko sans effet visible : tout semble épaissir le brouillard.

Quinze destins suspendus

Le plus frappant, dans cette affaire, est peut-être ce qu’elle révèle au-delà du football. Ces supporters n’étaient ni officiels ni figures publiques. Seulement des anonymes partis suivre une finale historique. Les voilà devenus les visages d’une fragilité diplomatique.

Leurs familles comptent les jours, les avocats compilent les mémoires, l’opinion s’indigne. Et les détenus, eux, attendent.Cent jours, c’est un seuil psychologique. Un chiffre qui transforme une affaire en symbole.

Celui d’une justice contestée, d’un rapport de force silencieux entre États, et d’un sport dont les séquelles dépassent désormais largement les lignes d’un terrain. Pour Abdoulaye Dieng, Ibrahima Diop et Aziz Wade, la porte s’est ouverte.

Pour les quinze autres, l’horizon reste verrouillé.Grâce, transfèrement, statu quo : aucun scénario ne s’impose encore. Mais une certitude demeure, presque cruelle. Le match s’est terminé le 18 janvier. Pour eux, les prolongations n’ont jamais cessé.

Mouhamed DIEDHIOU