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CRISE AU SOMMET DE L’ÉTAT: Maurice Soudieck Dione décortique la dualité Diomaye-Sonko

Le politologue et enseignant-chercheur à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, Pr Maurice Soudieck Dione, livre une lecture approfondie de la tension entre le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko. Selon lui, la désignation d’Aminata Touré pour restructurer la coalition « Diomaye-Président » marque un tournant politique majeur qui met à nu une cohabitation institutionnelle inédite dans l’histoire du Sénégal.

La lettre du chef de l’État nommant Aminata Touré pour piloter la restructuration de la coalition présidentielle a provoqué une onde de choc dans la majorité. Cette décision a été immédiatement suivie d’une réaction ferme du PASTEF, qui a rappelé que Madame Aïda Mbodj demeure la seule coordonnatrice légitime de la coalition « Diomaye-Président ».

Pour le Pr Dione, cette séquence politique est loin d’être anecdotique. « Cette désignation révèle une fracture politique latente. Le président s’est exprimé à travers les actes qu’il a posés, tandis que le Premier ministre s’est exprimé verbalement lors du Téra-meeting. Ces gestes traduisent un désaccord profond sur la direction du pouvoir », estime l’enseignant-chercheur à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis.

Selon lui, cette confrontation silencieuse illustre la diarchie au sommet de l’État, une situation que le politologue qualifie de « périlleuse » pour la stabilité institutionnelle du pays.Une architecture du pouvoir déséquilibréeLe professeur rappelle que la Constitution confère au président de la République une légitimité populaire directe, en tant que détenteur exclusif du pouvoir exécutif. Ousmane Sonko, de son côté, est chef du gouvernement et de la majorité parlementaire, fort de plus de 130 députés issus de PASTEF.

Cette configuration crée deux centres de pouvoir distincts : Un pouvoir présidentiel reposant sur la légitimité électorale de Diomaye Faye ; Un pouvoir parlementaire et partisan incarné par Ousmane Sonko.« On a une majorité présidentielle et une majorité parlementaire qui devraient être complémentaires, mais qui sont devenues concurrentes.

Le Premier ministre veut unifier toutes les forces politiques dans le PASTEF, tandis que le président cherche à reconstruire une coalition plus large, indépendante du parti », analyse le politologue.Les leçons de l’histoire : le Sénégal, une succession de duels politiquesMaurice Soudieck Dione replace cette tension dans une longue tradition sénégalaise de confrontations au sommet.

« L’histoire politique du Sénégal est jalonnée de duos conflictuels : Senghor-Mamadou Dia, Abdou Diouf-Abdoulaye Wade, Wade-Idrissa Seck, Macky Sall-Idrissa Seck, Wade-Macky. Ces duels traduisent la difficulté structurelle de partager le pouvoir », indique-t-il.

Selon lui, le système sénégalais, historiquement marqué par le présidentialisme fort, ne tolère pas facilement la coexistence de deux figures de leadership politique. « Pour éviter ces crises, on a souvent privilégié des Premiers ministres technocrates, sans assise politique propre. Là, c’est l’inverse : Ousmane Sonko est un leader charismatique, porteur d’un projet et d’un électorat puissant », relève le Pr Dione.

L’analyste s’appuie sur le concept de néo-institutionnalisme historique. « Les choix du passé contraignent ceux du présent. Le Sénégal n’est pas né en 2024. Sa culture politique reste fortement présidentialiste, et vouloir instaurer une diarchie dans ce contexte revient à ignorer ces réalités structurelles », dit-il.Il souligne que le Sénégal a bâti sa stabilité sur un équilibre autour du chef de l’État, véritable « clé de voûte des institutions ».

« Le Premier ministre n’est fort que parce que le président veut bien lui laisser la place. Mais, constitutionnellement, c’est le président qui demeure le chef de l’exécutif », rappelle Dione. Des enjeux de pouvoir en vue de 2029Derrière la bataille actuelle se profilent déjà les ambitions de 2029.

« Nous sommes face à des luttes feutrées mais réelles de conquête et de conservation du pouvoir. Le président veut un appareil politique pour soutenir sa gouvernance. Sonko, lui, veut préserver son contrôle partisan et préparer l’avenir », constate l’analyste.

Si la rupture devait se confirmer, le politologue avertit que « ce serait une opposition du PASTEF à lui-même. Une telle fracture disperserait les énergies et détournerait les acteurs des priorités des Sénégalais ».

Interrogé sur les scénarios possibles, le Pr Dione estime que deux issues se dessinent. La première, c’est un compromis, avec un recentrage du partenariat institutionnel et une clarification des rôles entre président et Premier ministre. La deuxième, c’est une rupture, qui entraînerait une crise politique majeure et fragiliserait la coalition au pouvoir.

« Si la cohabitation devient impossible, la clarification est nécessaire, dans l’intérêt du Sénégal et de la stabilité du pouvoir exécutif », tranche-t-il, tout en mettant en garde contre une dissolution précipitée de l’Assemblée nationale. « Dissoudre sans être sûr d’obtenir une majorité, ce serait ouvrir une crise politique durable. Le pays n’en sortirait pas indemne », prévient-il.

Réformer sans fragiliser l’État

Maurice Soudieck Dione plaide pour une rationalisation des pouvoirs présidentiels, tout en préservant les acquis de stabilité du régime. « L’hyperprésidentialisme doit être tempéré pour garantir l’État de droit, mais il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. C’est ce modèle fort qui a permis au Sénégal d’éviter les dérives autoritaires et les coups d’État », rappelle-t-il.

Pour lui, les réformes à venir doivent viser à clarifier le rôle du Premier ministre et son rapport au chef de l’État, renforcer les mécanismes de reddition de comptes, réduire la dépendance politique des institutions judiciaires et administratives.Le politologue appelle autant Diomaye que Sonko à « faire preuve de lucidité politique et d’intelligence institutionnelle ».

« Le Sénégal a besoin d’un exécutif uni pour affronter les défis du coût de la vie, de l’emploi, de la dette et de la relance économique. Les querelles de leadership doivent céder la place à la gouvernance », préconise l’enseignant-chercheur.

Maurice Soudieck Dione résume ainsi la portée du moment politique : « Nous vivons une situation exceptionnelle issue d’un contexte exceptionnel. Si elle n’est pas bien gérée, elle pourrait marquer un tournant dans l’histoire politique du Sénégal ».