FADEL DIOUF, GÉOGRAPHE-AMÉNAGISTE, SUR L’OCCUPATION ANARCHIQUE: « Le véritable enjeu se situe surtout dans la gestion de l’après-déguerpissement »
L’occupation anarchique des trottoirs et des espaces publics est devenue un véritable problème au Sénégal. À quelques moins de trois mois des Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ) Dakar 2026, l’État poursuit les opérations de libération et de désencombrement de la voie publique. Marchands ambulants, gargotiers, vendeurs de téléphones portables, ateliers et véhicules irrégulièrement stationnés sont particulièrement concernés. Selon Fadel Diouf, géographe-aménagiste, Dakar, Keur Massar, Rufisque et Saint-Louis figurent parmi les villes les plus touchées. S’il reconnaît les résultats obtenus, l’expert estime que le principal défi demeure le suivi des espaces libérés et le recasement des commerçants déguerpis.
Quelle analyse faites-vous de l’occupation anarchique de la voie publique à Dakar ?
Les espaces publics figurent parmi les lieux les plus conflictuels des villes sénégalaises. Chaque jour, la situation devient de plus en plus complexe. En effet, les occupations anarchiques tendent à se normaliser, en violation des règles d’urbanisme qui organisent et régulent l’utilisation de l’espace. À mesure que la ville grandit, tant sur le plan démographique que spatial, les phénomènes d’occupation anarchique se multiplient. Les rapports de force entre les différents usagers de l’espace public se manifestent dans toutes les zones de Dakar, de la banlieue au centre-ville. Cela pose non seulement un problème de gestion urbaine, mais également une véritable question de sécurité. Les espaces publics – trottoirs, voies urbaines, passerelles et places publiques – se sont progressivement transformés en lieux de commerce et d’activités diverses. Cette situation entrave la libre circulation des personnes et des biens, accroît les risques d’insécurité et accentue les nuisances environnementales. Parmi les villes les plus touchées, on peut notamment citer Dakar, Keur Massar, Rufisque et Saint-Louis. Il ne se passe pratiquement pas un jour sans que les autorités locales, les représentants de l’État ou les services déconcentrés, notamment la Direction du cadre de vie, ne procèdent à des opérations de désencombrement et de libération des espaces publics. Rien qu’en 2024 et 2025, de nombreuses interventions ont été menées afin de libérer des sites occupés par des activités informelles : marchands ambulants, étals de fortune, gargotes, ateliers mécaniques, véhicules irrégulièrement stationnés, vendeurs de friperie, de chaussures, d’accessoires de téléphones portables, de fruits ou encore de montres, sans oublier la mendicité. Ces opérations ont notamment concerné les alentours du stade Léopold Sédar Senghor, Colobane, la Patte d’Oie, Ouakam, le rond-point de Keur Massar, le rond-point Dioutiba à Rufisque, Tally Mbaye, la Cité Batrain, Point E, Fann-Amitié, l’axe Poste-Thiaroye ainsi que plusieurs artères de la SODIDA. Dans le cadre de la préparation des JOJ Dakar 2026, les opérations de désencombrement, de déguerpissement et de récupération des emprises publiques se poursuivent également dans plusieurs secteurs de Dakar, notamment à la Médina, sur l’avenue Cheikh-Anta-Diop, à Fass et à Gueule Tapée.
Quelles mesures ont été prises pour libérer la voie publique et les espaces réservés aux piétons ?
Le 19 septembre 2025, le ministre de l’Intérieur a demandé, en collaboration avec les collectivités territoriales et les services compétents, le lancement d’un recensement exhaustif des occupations anarchiques constatées sur la voie publique. Ce recensement concerne notamment les commerçants ambulants, les conducteurs de motos, les mendiants, les véhicules en stationnement irrégulier, les ateliers installés sur les emprises publiques ainsi que les véhicules en panne ou abandonnés. Cette mesure demeure en vigueur et continue d’être appliquée par les représentants de l’État et les élus locaux dans le cadre de la libération des emprises urbaines illégalement occupées.
Avez-vous constaté des avancées après la mise en œuvre de ces mesures ?
Des résultats visibles ont été obtenus, mais ils restent encore fragiles. Beaucoup d’efforts ont été consentis pour libérer les espaces publics occupés illégalement. Plusieurs axes ont ainsi été libérés ou désencombrés. C’est notamment le cas de l’axe allant du boulevard Mamadou Dia, à Fass-Gueule Tapée, en passant par la Médina. L’avenue Cheikh Anta Diop a également fait l’objet d’opérations de libération, tout comme la route menant vers Tilène et les alentours du stade Demba Diop. Dans la banlieue dakaroise, particulièrement autour des principaux centres commerciaux et carrefours urbains, des mesures ont également été prises afin de libérer les emprises publiques illégalement occupées, notamment aux abords du pont de Keur Massar. Cependant, le véritable enjeu ne réside pas uniquement dans le déguerpissement. Il se situe surtout dans la gestion de l’après-déguerpissement. Lorsque les personnes déguerpies ne disposent pas de solutions de remplacement viables, les mêmes activités réapparaissent progressivement sur les espaces libérés. La situation initiale finit alors par se reproduire, créant un cycle permanent d’occupation, de déguerpissement et de réoccupation. Pour éradiquer durablement les occupations anarchiques, il ne suffit donc pas de déguerpir. Il faut planifier, organiser, orienter, recaser les acteurs concernés et contrôler les espaces libérés. La véritable solution doit reposer sur une approche intégrée de la gestion des espaces publics : identifier les activités, organiser leur implantation, prévoir des sites de recasement adaptés, accompagner les personnes concernées et assurer une surveillance permanente des emprises libérées.
Propos recueillis par
Aissatou Mbène COULIBALY

