OCCUPATION ANARCHIQUE DES TROTTOIRS:À Dakar, les automobilistes dictent leur loi
Dans plusieurs quartiers de Dakar, les trottoirs sont transformés en parkings et en garages improvisés. Privés des espaces qui leur sont réservés, les piétons sont contraints de marcher sur la chaussée, au péril de leur vie. Aux Parcelles Assainies comme à Grand-Yoff, commerçants, riverains et gérants de magasins dénoncent une occupation anarchique persistante, favorisée par l’insuffisance des contrôles et l’absence de solutions durables.
À Dakar, se déplacer à pied relève parfois du parcours du combattant. Dans plusieurs quartiers, des automobilistes stationnent leurs véhicules sur les trottoirs, devant les maisons, les boutiques et les magasins. Cette occupation anarchique prive les piétons de leurs espaces et les oblige à partager la chaussée avec des véhicules circulant dans tous les sens.
La situation provoque régulièrement des tensions entre conducteurs, riverains, commerçants et passants. Des échanges houleux éclatent parfois et peuvent dégénérer en altercations. Depuis plusieurs années, les populations dénoncent ce désordre qui met en danger la vie des usagers les plus vulnérables, notamment les enfants, les personnes âgées et celles vivant avec un handicap. Malgré les plaintes répétées, les stationnements irréguliers continuent de saturer les rues. Faute de contrôles et de sanctions suffisamment dissuasives, certains conducteurs se comportent comme si les trottoirs leur appartenaient.
Aux Parcelles Assainies, les commerçants à bout
Résidant aux Parcelles Assainies, Sokhna Bintou Niasse possède un magasin de vaisselle aménagé dans sa maison. Elle raconte les difficultés qu’elle rencontre quotidiennement à cause des chauffeurs de véhicules clandestins, communément appelés « clandos ». « Je ne peux plus me garer devant chez moi. Les chauffeurs de clandos occupent tout l’espace et je suis obligée de stationner derrière. Nous leur avons demandé à plusieurs reprises de quitter les lieux, mais ils refusent de nous écouter. La situation a même empiré », déplore-t-elle.
Excédés, les riverains ont saisi le chef de quartier. Celui-ci s’est rendu sur place et a lancé une pétition, sans parvenir à régler définitivement le problème. Même les menaces de barrer la route n’ont produit aucun résultat. Face à cette situation persistante, Sokhna Bintou Niasse envisage désormais de saisir la mairie des Parcelles Assainies. « Ils ont été déguerpis à plusieurs reprises, mais ils reviennent toujours. Nous sommes fatigués. Ils bloquent toutes les entrées et les sorties », lance-t-elle dans un cri du cœur.
Dans le même secteur, Ndèye Faye, vendeuse de poissons, dit également subir les conséquences de ces stationnements anarchiques. Elle se souvient d’une vive altercation avec un chauffeur qui avait garé son véhicule devant son commerce sans lui demander son autorisation. « Je lui ai demandé de déplacer sa voiture, mais il ne m’a pas écoutée. J’ai alors élevé le ton et les gens sont intervenus pour nous séparer. Finalement, il a quitté les lieux », raconte-t-elle. « Depuis cet incident, assure-t-elle, les chauffeurs évitent de stationner devant son magasin ».
Les conducteurs entre justification et mea culpa
Du côté des automobilistes, les réactions divergent. Certains reconnaissent les désagréments causés aux piétons, tandis que d’autres estiment pouvoir stationner sur les trottoirs lorsqu’ils ne trouvent pas de place ailleurs. Sous le couvert de l’anonymat, un jeune chauffeur assume son comportement, tout en présentant ses excuses aux personnes gênées. « Je ne vois pas vraiment d’inconvénient à me garer ici. Mais si cela dérange certaines personnes, je m’en excuse. Je stationne seulement pour attendre les clients et, dès que le véhicule est plein, je quitte les lieux », explique-t-il.
Abdou Lèye, journaliste qui stationne régulièrement à Sacré-Cœur 3, affirme pour sa part veiller à ne pas bloquer le passage des piétons. Selon lui, le phénomène s’explique d’abord par le manque de places de stationnement. « Le manque d’aires de stationnement pousse les automobilistes à chercher des solutions alternatives, même lorsqu’elles ne sont pas adaptées. À cela s’ajoute la volonté de se garer le plus près possible de sa destination, par souci de confort ou pour gagner du temps », analyse-t-il.
Il pointe également l’insuffisance des contrôles et des sanctions, qui contribue, selon lui, à banaliser ces comportements. « Certains conducteurs ne mesurent pas pleinement les difficultés et les dangers qu’ils font courir aux piétons, particulièrement aux personnes les plus vulnérables », ajoute-t-il, évoquant enfin une organisation parfois inadaptée de l’espace public ainsi qu’une signalisation insuffisante, deux facteurs susceptibles d’encourager les stationnements irréguliers.
Grand-Yoff, les abords de la station Shell sous pression
À Grand-Yoff, le constat est tout aussi préoccupant. Aux abords de la station Shell, motos « thiak-thiak », « cars rapides », « Ndiaga Ndiaye », vendeurs d’arachides, de fruits et de vêtements se disputent l’espace public. Aux heures de pointe, notamment entre 17 et 19 heures, les piétons éprouvent d’énormes difficultés à circuler. Les trottoirs étant occupés par les marchands et les véhicules, ils sont contraints de marcher sur la chaussée, au risque d’être heurtés.
La même situation est observée près de la paroisse Saint-Paul de Grand-Yoff, où les activités commerciales empiètent largement sur les passages réservés aux piétons. Babacar Mbow, gérant de la station Shell de Grand-Yoff, dénonce une situation qui perturbe le fonctionnement de son établissement. « Cette anarchie nous cause d’énormes difficultés. Elle empêche les véhicules d’entrer et de sortir correctement de la station. Depuis très longtemps, les vendeurs occupent les lieux, alors que cet espace est réservé aux passants. Les véhicules de transport y stationnent également, comme s’il s’agissait d’un garage », s’offusque-t-il.
Le gérant affirme avoir, à plusieurs reprises, sollicité l’intervention de la mairie pour libérer la voie publique. « La mairie les a déjà déguerpis, mais il n’y a pas eu de suivi. Des agents ont été déployés pour organiser les lieux, mais leurs pouvoirs restent limités. Nous payons nos taxes et remplissons nos obligations. Les autorités locales doivent maintenant assumer leurs responsabilités et trouver une solution durable », exige-t-il.
Des risques de vols aux abords de la station
Au-delà des problèmes de circulation, Babacar Mbow affirme que les clients de la station sont parfois victimes de vols. « Lorsque des clients sont volés, ils perdent confiance et hésitent à revenir. Ceux qui connaissent bien Grand-Yoff évitent déjà certains endroits. Les nouveaux clients continuent de venir, mais après avoir subi un vol, ils risquent de ne plus revenir », regrette-t-il.
L’occupation anarchique des trottoirs pose ainsi une véritable question de sécurité, de mobilité urbaine et de respect de l’espace public. Riverains, commerçants et piétons réclament désormais des contrôles réguliers, des sanctions effectives et l’aménagement d’aires de stationnement adaptées. Sans un suivi durable des opérations de désencombrement, les trottoirs risquent de rester la propriété informelle des automobilistes et des activités commerciales.
Aïssatou Mbène COULIBALY

