PRISE EN CHARGE DES MARTYRS: Sonko appelle à la retenue, Dieye expose les blocages
Les autorités ont levé, hier, plusieurs zones d’ombre concernant les retards constatés dans la prise en charge des victimes et ex-détenus des manifestations politiques survenues entre 2021 et 2024. Lors de la journée dédiée aux martyrs, le Premier ministre Ousmane Sonko et la ministre de la Famille et des Solidarités, Maïmouna Dieye, ont fourni des explications détaillées et annoncé des mesures pour accélérer le processus.
Face aux familles et ex-détenus, Maïmouna Dieye a reconnu l’existence de retards dans le déploiement de l’enveloppe annoncée de 5 milliards FCFA destinée à l’assistance des victimes. « C’est vrai qu’il y a eu beaucoup de lenteurs, parce que c’est la première fois que ce problème arrive. L’autre problème, c’est la disponibilité des fonds du crédit », a-t-elle expliqué.La ministre a également révélé l’existence d’obstacles internes. « Il y a eu des actes de sabotage. Et quand je l’ai découvert, j’ai pris les mesures idoines pour avancer les choses », a-t-elle révélé, justifiant le déclenchement précoce des paiements malgré l’absence de disponibilité totale des fonds par l’urgence sanitaire de certains bénéficiaires.
« Il y avait des gens qui souffraient de graves maladies. C’est leur situation qui a déclenché le paiement et la prise en charge », a-t-elle souligné.
Un financement partiel déjà mobilisé
Maïmouna Dieye a précisé que seulement 1,8 milliard FCFA sur les 5 milliards annoncés ont été effectivement mobilisés. « Au moment où je vous parle, nous travaillons avec l’argent du ministère de la Famille. On a dépensé 1,8 milliard. Le reste du montant n’est pas encore mobilisé », a-t-elle renseigné, insistant sur la transparence du dispositif. « Jamais une liquidité ne tombe entre mes mains pour aller dans celles d’une personne. Tous les paiements se font par chèque », a-t-elle explicité.
Le recensement réalisé par l’ANSD fait état de 2 190 ex-détenus, dont 2 089 ont déjà reçu 500 000 FCFA chacun. « Ce n’est pas une récompense mais une action de solidarité », a-t-elle précisé. Concernant les familles de victimes, 74 familles ont été recensées et doivent chacune recevoir 10 millions FCFA. À ce jour, 30 familles ont déjà perçu leur indemnisation.
Sonko : « Nous avons des limites, nous gérons un budget »
Prenant la parole à la suite de la ministre, Ousmane Sonko a indiqué que la totalité de l’enveloppe est dans le budget 2026.
« C’est dans le budget de 2026 qu’on a inscrit les 5 milliards. Mais n’empêche, le ministère a pu dégager 1,8 milliard grâce à des réaménagements budgétaires. Nous avons des limites, parce que nous gérons un budget. Il y a juste équilibre à chercher. Il faut éviter tout le poids moral sur certains. Chaque problème a ses complexités, ses paramètres et ses ramifications… », a-t-il déclaré.Sonko a invité ses militants à éviter les revendications excessives.
« Le pays nous appartient à nous tous. Nous devons éviter les comportements tels que les réclamations d’argent et d’avantages qui vont pousser les Sénégalais à nous en vouloir », a-t-il conseillé. « Vous réclamez justice, personne n’a parlé de vengeance »Abordant la quête de justice exprimée par les ex-détenus et familles, le Premier ministre a tenu un discours ferme. « Vous réclamez justice. Cette demande légitime n’est pas discutée. Il n’y a personne, quelle que soit sa fonction ou son grade, qui peut dire qu’il n’y aura pas de justice », a-t-il martelé.
Il a toutefois mis en garde contre les discours extrémistes. « Quiconque parle de vengeance est dans la plaisanterie et la tromperie. Nous avons les moyens de nous venger et nous savons où nos bourreaux habitent, mais nous ne prendrons jamais cette voie », a-t-il lance, notant que ce n’est point pas une menace, mais juste un rappel de la retenue. Jamais personne, au sein de Pastef, n’a réclamé la vengeance. Nous demandons simplement que justice soit faite et qu’elle le soit dans les règles ».
« Il faut assainir la justice »
Sonko est d’avis que, la résolution durable du problème passe par une réforme profonde du système judiciaire. « Il faut qu’on nettoie la justice, parce que les mêmes qui étaient à comploter ne peuvent pas rendre justice. Il y a des magistrats que le président Ousmane Sonko ne peut pas faire agir contre la loi. Il faut assainir la justice. Certains magistrats doivent être remplacés. Nous avons besoin de magistrats sérieux, compétents, patriotes. Nous avons hérité d’un pays piégé dans tous les domaines, et surtout dans la justice. Tant que la justice ne change pas, aucune autorité, même animée de la meilleure volonté, ne pourra faire ce que vous espérez aussi vite », dit-il, précisant que ces changements ne relèvent pas du ministre de la Justice seule.
« Même Yacine Fall, malgré sa détermination, ne peut pas décider seule. Les nominations et les mutations se décident au niveau du Conseil supérieur de la magistrature », a-t-il poursuivi.Sonko rappelle que la recherche de justice pour les victimes nécessite des enquêtes méthodiques. « On peut citer des noms, mais il faut des preuves à chaque niveau : ceux qui ont commis des abus, ceux qui ont ordonné, ceux qui ont couvert. Il n’y a pas de décision judiciaire qui se décrète », a-t-il soutenu, mettant en garde cependant contre les « attentes irréalistes ».
En outre, le Premier ministre a aussi recadré certains comportements observés au sein de sa mouvance. « Nous devons échapper à la tyrannie de l’argent, du matériel et de l’immédiateté. Il faut un désintéressement si on veut construire le pays », a-t-il assené, avertissant ses militants contre deux écueils majeurs : le calcul politique et la course aux nominations et au gain matériel.
Mamadou Lamine CAMARA

