DOCTA, ARTISTE GRAFFEUR: « Cette fresque vise à rapprocher la jeunesse des institutions et à reconnaître le graffiti comme un art à part entière »
Abdou Ngom, plus connu sous le pseudonyme Docta, est une figure pionnière du graffiti au Sénégal et en Afrique. Fondateur du collectif Doxandem Squad, il vient de réaliser, avec son équipe, le plus long mur de graffiti au monde, à la caserne Samba Diéry Diallo, à Dakar. Dans cet entretien, il revient sur les motivations, les enjeux et les défis d’un projet hors norme : Ndaktaaru, « la beauté de Dakar ».
Un rêve devenu fresque monumentale. « Le mur du graffiti le plus long au monde, c’est un rêve que je portais depuis des années », confie d’emblée Docta. Et tout a commencé lors de la cinquième édition de FestiGraf, sur le mur du stade Iba Mar Diop, à la Médina. À l’époque, le record africain n’était que de 500 mètres. Mais Docta et son équipe avaient déjà une vision : créer une œuvre monumentale, porteuse de sens et de valeurs.
Quelques années plus tard, Dubaï annonce avoir réalisé le plus long mur du monde, 2,2 km de toiles alignées, et non un véritable mur. « C’était plus un montage qu’un projet mural cohérent », rappelle Docta. Aujourd’hui, Dakar reprend le flambeau, avec une œuvre réelle, durable et symbolique.
« Ndaktaaru vise à rapprocher la jeunesse des institutions et à faire reconnaître le graffiti comme un art à part entière, enraciné dans notre société », explique-t-il.Le parcours de Docta ne se limite pas au Sénégal. Dès ses débuts, il s’est engagé à transmettre son savoir-faire à travers le continent. « Le premier pays où je suis allé former des graffeurs, c’était le Bénin.
Avec le plasticien Rafy, nous y avons lancé le festival Regraffiti, première rencontre internationale du graffiti béninois », renseigne-t-il.De jeunes talents comme Mado, Maou ou Diablo ont émergé grâce à ces formations continues. Fidèle à sa philosophie du partage, Docta allait jusqu’à renoncer à son cachet pour financer le billet d’un jeune artiste, lui offrant ainsi une ouverture internationale.
« Voir ces jeunes, que j’ai formés il y a dix ans, réaliser aujourd’hui des murs de 1,3 km avec l’État béninois et figurer dans le Guinness des records, c’est une immense fierté », savoure-t-il.
Naissance du projet « Ndaktaaru »
À Dakar, le rêve a pris corps. Avec Amadou Fall Ba et l’équipe de « Dakar en Jeux », Docta a repéré un mur de 4,8 km entre Colobane et le pont Malick Sy de 4C, le long de l’autoroute. Mais au départ, il n’y avait ni budget ni soutien officiel.« Seule la Seigneurie a cru en nous dès le début, en nous offrant cent pots de peinture et du matériel.
La Casamançaise nous a aidés pour la logistique. Le reste, nous l’avons financé avec nos propres moyens. J’ai même vendu des biens personnels pour continuer », revele-t-il, soulignant que grâce à la solidarité d’amis et de partenaires comme Oxfam, Impact, Creality ou Keur Leyti, le mur a pris vie.
Aujourd’hui, 2,8 km sont déjà peints, sur un total prévu de 4,8 km.Le thème choisi, « Ndaktaaru », signifie la beauté de Dakar, une beauté ancrée dans ses valeurs, ses cultures et sa diversité.
« Nous voulions une œuvre qui parle de notre identité africaine, réalisée à 90% par des artistes du continent », dit-il.Des figures emblématiques comme Samba Diéry Diallo, Amadou Makhtar Mbow, Ndaté Yalla Mbodj, Dr Massamba Guéye ou Martin Luther King y sont représentées. Le mur évoque aussi la paix, le vivre-ensemble, l’éducation et la spiritualité, avec une forte dimension sociale et symbolique.
« Nous avons invité des artistes étrangers, mais à leurs frais. Nous leur avons dit : l’Afrique se valide elle-même », explique le graffeur.Une partie du mur appartient à la Gendarmerie nationale, qui a soutenu le projet, tout comme le ministère des Forces armées et le Haut Commandement. Le préfet de Dakar a également apporté un appui logistique et sécurisé la présence des artistes étrangers.
« Le graffiti, c’est le premier pilier du hip-hop, mais il dépasse le cadre musical : c’est un langage visuel universel », confesse-t-il.
Le graffiti, mémoire vivante du peuple
Pour Docta, « le graffiti africain puise ses racines dans les peintures rupestres et les hiéroglyphes. En Afrique, il s’est transformé. Il ne parle pas d’ego, mais de communauté. Chaque fresque traduit une réalité vécue : l’éducation, la santé, la sécurité, ou encore la citoyenneté. Nous sommes redevenus les gardiens de son essence. Nos murs racontent nos luttes et nos espoirs ».
Malgré la portée du projet, le soutien public reste limité. « Contrairement au Bénin, qui a bénéficié d’un appui gouvernemental de 300 millions FCFA, nous avons tout fait par nous-mêmes. Après chaque édition de FestiGraf, nous finissons endettés, mais déterminés à continuer », souligne-t-il, plaidant pour les soutiens privés et citoyens qui sont essentiels. Grâce à eux, « Ndaktaaru » avance vers son objectif : achever les 4,8 km et inscrire Dakar au Guinness des records.
« Ndaktaaru, c’est plus qu’un mur. C’est une vitrine du Sénégal, un musée à ciel ouvert, un manifeste artistique africain », ajoute-t-il relevant qu’au-delà du record, le projet porte un impact économique et touristique majeur. Chaque visiteur, local ou étranger, contribuera à faire vivre une économie culturelle autour du mur : hébergement, restauration, transport, artisanat.
« C’est un projet né en Afrique, porté par des Africains, ouvert au monde, et destiné à marquer l’histoire. ‘Ndaktaaru’, c’est la beauté de Dakar, la fierté d’un continent », termine-t-il.
Adama AIDARA

