Pneumatiques : un métier sur le fil du pneu
Entre passion, débrouille et marasme économique, les vulcanisateurs résistent à la crise
Dans les rues de Dakar comme dans les villes de l’intérieur, les ateliers de vulcanisation pullulent. Souvent installés à même les trottoirs, ces espaces bricolés sont le gagne-pain de milliers de Sénégalais. Mais entre marasme économique, concurrence sauvage, hausse des taxes et interdiction des pneus usés, le secteur vacille. Plongée dans un univers en tension.
Sur les trottoirs de Dakar, à l’ombre d’un baobab ou au coin d’un marché populaire, les ateliers de pneus sont partout. Loin d’être de simples garages improvisés, ils incarnent la débrouillardise d’une économie informelle qui peine à survivre à la crise. Entre clients pressés, pneus usés, taxes étouffantes et mesures contestées, les acteurs du secteur dénoncent l’abandon. Enquête dans un univers aussi bruyant que résilient.
Babacar, les mains dans le cambouis, la tête dans l’espoir
Face à l’école Jean Mermoz, sous un soleil de plomb, Babacar Ndiaye attend patiemment le prochain client. Sa petite table métallique, ses outils usés par le temps et quelques pneus empilés marquent son territoire. À 42 ans, ce natif de Fatick a passé sa vie à tapoter jantes et chambres à air.
« J’ai commencé tout jeune. Ce n’était pas un choix évident, mais aujourd’hui, je dis Al Hamdoulilah. Grâce à ce métier, j’ai pu fonder une famille », lance-t-il.
Comme lui, ils sont nombreux à s’être lancés dans ce métier par nécessité ou héritage. Un de ses collègues de passage, vulcanisateur à Ouakam, confie :
« J’ai commencé à 14 ans. Trente ans plus tard, je suis toujours là. Ce n’est pas un métier de riches, mais je ne manque de rien ».
Leur point commun ? La ténacité. Qu’il pleuve ou qu’il vente, ces professionnels répondent présents. Et malgré la stigmatisation, ils affirment avec fierté leur rôle dans la chaîne de mobilité sénégalaise.
Des ateliers visibles… mais oubliés
Dakar regorge de petits ateliers de vulcanisation, souvent installés à même le trottoir. Pour signaler leur présence, des pneus usés sont superposés ou posés en arc de cercle. Parfois, un panneau griffonné indique « Réparation pneus ici » ou alors « Vulcanisateur » avec une flèche tracée au marqueur. En plus de la réparation, ces lieux servent aussi de points de vente de pneus d’occasion, ainsi que de pièces détachées.
Mais derrière l’apparente activité, les difficultés sont légion : manque d’espace, coût exorbitant des loyers,taxation municipale jugée excessive et surtout, absence de reconnaissance officielle du métier.
« On nous laisse nous installer, mais sans nous donner de statut ni de soutien. Les municipalités viennent juste pour encaisser leurs taxes », déplore un jeune vulcanisateur installé à Grand-Yoff.
À Petersen, l’informel en pleine turbulence
Direction Petersen, cœur battant du commerce de pièces détachées à Dakar. Ici, l’animation est permanente. Gabriel Mendy, la soixantaine, gère une boutique de pneus à quelques mètres de la grande mosquée.
« Je suis dans le métier depuis plus de trente ans. Avant, on vendait bien. Maintenant, les clients négocient tout. Même un pneu à 15 000 F, c’est trop pour eux », se lamente-t-il.
Le sexagénaire pointe du doigt la crise économique actuelle. « Avec le changement de régime, il faut une période de transition. Mais nous, on subit », s’arrache-t-il les cheveux.
Un agent commercial du marché renchérit :
« Aujourd’hui, il n’y a plus de repères. Chacun vend comme il veut. C’est le désordre total ».
Kh. Sambou, doyen du secteur, regrette l’époque des grands distributeurs comme Michelin ou Top Pneu.
« Eux, au moins, vendaient uniquement aux professionnels agréés. Maintenant, n’importe qui peut importer et vendre, même sans connaître la sécurité routière. Et c’est là où réside le danger », relève-t-il.
L’épineuse question des pneus usés : entre survie et danger
Le gouvernement a beau avoir interdit l’importation de pneus d’occasion après le drame de Sikilo, à Kaffrine, en janvier 2023, la réalité est tout autre aujourd’hui sur le marché. Sur les étals, les pneus usés continuent d’affluer, du Japon, de la Pologne, du Maroc ou encore d’Afrique du Sud. Prix moyen : entre 10 000 et 20 000 FCFA.
Youssou Diouf, employé dans une entreprise de vente implantée depuis les années 70, ne nie pas cet état de fait. « L’important de pneus, qu’ils soient neufs ou d’occasion, c’est un business qui rapporte gros. Mais les pneus usés, c’est aussi de la concurrence déloyale. Certains importateurs mélangent les pneus neufs et les usés dans les conteneurs pour tromper les douaniers », renseigne-t-il au passage en pointant la demande qui, selon lui, explose.
Babacar Gueye, importateur, enfonce le clou : « C’est un business qui marche ou disons qui marché très bien du fait de la forte demande. Mais depuis quelques mois, la morosité gagne le secteur. Les taxes douanières et les frais de magasinage ont flambé avec le nouveau régime. Et les ventes baissent. Cette combinaison est toxique pour nous et pour la survie de l’activité ».
Dans le milieu, la décision d’interdire les pneus d’occasion suscite incompréhension et colère chez les professionnels. « Tout le monde n’a pas les moyens d’acheter des pneus neufs à 100 000 ou 150 000 FCFA. Cette mesure ne tient pas compte de la réalité sociale du pays qui est frappé de plein fouet par la crise », dénonce Zakaria Camara, vulcanisateur à Ouakam.
Pour lui, l’insécurité routière ne peut être imputée aux seuls pneus usés. « Les routes défectueuses, les chauffeurs imprudents, les véhicules mal entretenus, ce sont là les vraies causes des drames de la route qu’on veut mettre sur le seul compte des pneus d’occasion », clash-t-il.
Dans ce marché en mutation, les professionnels du pneu essaient tant bien que mal de garder la pression… et la dignité. Entre les menaces de fermeture, les mesures impopulaires et l’absence de politiques d’accompagnement, c’est tout un pan de l’économie informelle qui vacille.
Alors que l’État ambitionne de moderniser les transports et sécuriser les routes, les vulcanisateurs, eux, réclament simplement d’être entendus. Avant que leur monde ne parte… en vrille.
Abdoulaye DIAO

