Contribution

DROITS D’INSCRIPTION UNIVERSITAIRES : LA FRANCE A-T-ELLE MESURÉ CE QU’ELLE RISQUE DE PERDRE ?Par Dr Papa Abdoulaye Seck

Par Dr Papa Abdoulaye Seck, Académicien des sciences agricoles

Je viens de prendre connaissance des nouvelles dispositions relatives aux droits d’inscription dans les universités publiques françaises pour les étudiants ressortissants de pays extérieurs à l’Union européenne.

Les étudiants concernés peuvent désormais être amenés à s’acquitter des droits d’inscription environ seize fois supérieurs à ceux de leurs camarades européens. Cette différenciation, introduite en 2019, s’inscrit aujourd’hui dans un cadre plus contraignant, notamment en matière d’exonérations.

Je m’en désole profondément.

Non seulement parce que cette mesure risque de compromettre les ambitions universitaires de nombreux jeunes issus de familles modestes, mais également parce qu’elle me paraît contraire à une certaine conception de la coopération internationale, de la diplomatie des savoirs et des interdépendances humaines.

Quatre considérations nourrissent ma réflexion:

  1. Une décision qui pourrait fragiliser davantage les relations entre la France et certains pays africains;

Au moment où nos amis français s’étonnent et, parfois, s’indignent de la dégradation des relations entre leur pays et plusieurs nations africaines, il me paraît légitime de poser une question : une telle mesure ne risque-t-elle pas d’accélérer ce phénomène ?

Les relations entre les nations ne se construisent pas uniquement dans les chancelleries. Elles prennent également naissance dans les universités, les laboratoires, les grandes écoles et les espaces de dialogue intellectuel.

En rendant financièrement plus difficile l’accès de jeunes Africains à son enseignement supérieur, la France ne risque-t-elle pas de fragiliser l’un des fondements les plus durables de son rayonnement international ?

  1. Une décision dont la France pourrait, elle-même, sortir perdante

Je ne suis pas convaincu que la France gagne au change.

Nombreux sont les étudiants africains formés dans les établissements français les plus prestigieux, notamment l’École polytechnique et HEC Paris, qui choisissent de poursuivre leur carrière professionnelle dans l’Hexagone.

Ils contribuent ainsi à la vitalité scientifique, économique et intellectuelle de leur pays d’accueil.

Certes, les grandes écoles ne relèvent pas toutes du régime des droits universitaires concernés par cette mesure. Mais leur exemple illustre une réalité plus générale : l’accueil d’étudiants étrangers ne saurait être considéré uniquement comme une charge financière. Il constitue également un investissement dans le capital humain, l’innovation et le rayonnement international.

Pourquoi privilégier une approche financière immédiate sans prendre suffisamment en considération les bénéfices économiques, scientifiques et diplomatiques de long terme ?

  1. Un appauvrissement possible du patrimoine relationnel entre les peuples

Je demeure convaincu d’une chose : on coopère mieux avec ceux que l’on connaît.
Cette conviction ne relève pas uniquement d’une construction intellectuelle. Elle est profondément enracinée dans mon expérience personnelle.

Ayant poursuivi mes études en Belgique et en France, j’entretiens, encore aujourd’hui, avec des Belges et des Français des relations professionnelles et amicales mutuellement avantageuses.
Ces relations ont traversé les années, les frontières et les responsabilités professionnelles. Elles constituent un patrimoine humain et relationnel dont la valeur ne saurait être appréciée à travers les seuls indicateurs financiers.

En réduisant les possibilités de rencontres et de formations communes entre les jeunes générations, ne risque-t-on pas d’appauvrir progressivement ce patrimoine relationnel ?

Et la France ne risque-t-elle pas, à terme, de priver ses propres élites de réseaux d’amitié, de confiance et de coopération qui ont longtemps constitué l’une des forces de son influence internationale ?

Une université n’est pas seulement un lieu de transmission des connaissances. Elle est également un espace de construction de relations humaines durables.

  1. La démocratisation de l’enseignement supérieur doit être une réalité et non une proclamation

Enfin, cette décision m’interpelle sur notre conception de la démocratisation de l’enseignement supérieur.

Peut-on véritablement parler de démocratisation lorsque l’origine géographique devient un facteur déterminant du coût d’accès à la formation ?
La démocratisation ne saurait être une simple affirmation de principe. Elle doit se traduire par des possibilités réelles d’accès au savoir, indépendamment des conditions économiques et sociales des étudiants.
Elle doit également intégrer une réalité fondamentale de notre époque : les interdépendances à l’échelle de l’humanité.

Nous vivons dans un monde où les défis sanitaires, climatiques, alimentaires, scientifiques et technologiques ignorent les frontières nationales.

Comment prétendre construire des réponses collectives à ces défis tout en érigeant de nouvelles barrières financières à la circulation des savoirs et à la formation des intelligences ?

Il ne s’agit nullement de nier les contraintes budgétaires auxquelles les universités françaises peuvent être confrontées.

Il s’agit de rappeler que l’enseignement supérieur possède une valeur stratégique, humaine et civilisationnelle qui dépasse largement le montant des droits d’inscription.

Conclusion

La France mesure-t-elle suffisamment ce qu’elle risque de perdre en cherchant à faire payer davantage certains étudiants étrangers ?

Car, au-delà des recettes universitaires, ce sont des générations de relations humaines, des réseaux scientifiques, des solidarités intellectuelles et des possibilités de coopération qui pourraient être fragilisés.

La formation universitaire ne prépare pas seulement des professionnels. Elle rapproche les peuples et construit des passerelles entre les nations.

À vouloir augmenter les recettes universitaires, ne risque-t-on pas de diminuer le capital de confiance entre les peuples ?

Et ce que la France pourrait gagner, aujourd’hui, en droits d’inscription, ne risque-t-elle pas de le perdre demain en influence, en amitié et en coopération ?