SOS Parieurs face à la démission de l’État : L’urgence d’agir contre le fléau des jeux d’argent qui sacrifie une génération au Sénégal
Par Seydina Mohamed Moustapha GUEYE
Président-fondateur de l’association SOS Parieurs
On ne les voit pas forcément, mais ils sont là, dans chaque maison. Des grandes communes de Dakar jusqu’au plus petit village à l’intérieur du pays, nos enfants ont les yeux rivés sur des téléphones qui ne s’éteignent jamais. Ils ne jouent plus pour s’enrichir, ils jouent pour essayer de s’en sortir, pour trouver une issue. Depuis que nous avons créé SOS Parieurs, nous croisons leurs regards brisés tous les jours. C’est toute une génération de jeunes Sénégalais, à travers toutes nos régions, qui se fait avaler par ce piège infernal sous les yeux d’un État qui regarde ailleurs.
Quand nous avons lancé cette initiative, nous savions que le problème existait, mais nous n’imaginions pas toucher une plaie aussi béante. Les messages de détresse que nous recevons sur nos pages, les appels de mères de famille en larmes, de pères dévastés ou de jeunes étudiants à bout de forces ne nous laissent aucun répit. L’État a fini par nous accorder une reconnaissance officielle en tant que première association dédiée à cette cause, mais cette signature administrative pèse bien peu face au silence assourdissant des autorités devant l’urgence sociale.
Le drame que nous vivons est celui d’une erreur fatale. Notre législation est totalement dépassée, pensée pour un temps ancien où l’on jouait physiquement au comptoir. Aujourd’hui, le casino est dans la poche de chaque Sénégalais. Les plateformes de paris sportifs et de jeux en ligne sont accessibles 24h/24 et 7j/7. En trois clics, sans réel contrôle d’âge ou de solvabilité, un père de famille dissipe le budget du mois, un étudiant mise sa bourse, et un chômeur perd ses derniers espoirs. Nous le répétons fermement : l’addiction n’est pas un vice moral, c’est une maladie de santé publique. Elle brise des ménages, mène au surendettement, à la dépression et, trop souvent, au suicide.
Pourtant, la réponse de l’État se limite à une approche purement comptable. Pour tenter de freiner cette frénésie, le gouvernement a instauré une taxe de 20 % sur les gains. On nous dit que c’est pour « dissuader ». Mais soyons honnêtes : dans un contexte économique difficile, cette mesure ressemble davantage à une bouée de sauvetage budgétaire qu’à une véritable politique de prévention. On ne soigne pas une épidémie en taxant les malades, on la soigne en encadrant les vecteurs de transmission. Certes, nous saluons la signature de la convention entre la LONASE et le CEPIAD, mais c’est une goutte d’eau dans un océan de détresse. La lutte ne peut pas se résumer à un centre unique à Dakar. Elle doit s’inviter dans tous les centres de soins du pays et passer par un soutien massif aux associations de terrain qui, comme la nôtre, font face quotidiennement à la détresse des familles.
Face à cette inaction, nous ne restons pas les bras croisés. Sur le terrain, nous menons déjà des panels de sensibilisation animés par des professionnels, à l’image du docteur Abou Sy, psychiatre à l’hôpital de Fann, et du journaliste-écrivain Pape Samba Kane. Nos équipes organisent des journées d’impact dans plusieurs écoles et quartiers populaires de Dakar, ainsi que des groupes de parole réguliers dans nos locaux pour permettre aux joueurs et à leurs proches de libérer leur parole. Pour mieux accompagner ceux qui nous sollicitent, nos équipes ont d’ailleurs reçu une formation spécialisée cette année grâce à notre convention signée avec ARPEJ-SOS JOUEURS en France. Cette alliance internationale nous permet également de déployer le programme OPÉRA, un dispositif validé en Europe qui associe de manière intégrale la prévention des addictions à une solide éducation financière pour les jeunes.
Aujourd’hui, nos actions s’accélèrent grâce à des alliances solides. Avec le département Éducation et Aide à l’insertion de la Ville de Dakar, suite à une phase pilote réussie cette année dans quelques établissements, nous finalisons une convention pour mener des journées de sensibilisation dans l’ensemble des CEM et lycées des 19 communes de Dakar. Nous comptons également parmi nos partenaires académiques Supdeco et BEM Dakar. Enfin, nous tenons à saluer l’engagement crucial de la Direction Générale des ASP (Agence d’Assistance à la Sécurité de Proximité). Son directeur général, Monsieur Seydina Ousmane TOURÉ, a été d’une aide immense pour notre association cette année, nous permettant notamment de faire passer une grande enquête anonyme sur les addictions à l’ensemble de son personnel.
On ne peut pas confier les clefs de la prison aux geôliers. Les opérateurs de jeux, premiers responsables de cette situation de dépendance, ne peuvent pas être les seuls régulateurs de leur propre éthique. Nous appelons solennellement à la création d’un organe de régulation indépendant. Un organe capable d’imposer une transparence totale, de restreindre la publicité agressive qui sature nos espaces publics et nos réseaux sociaux, et de contraindre les opérateurs à une véritable responsabilité sociale.
On ne bâtit pas l’avenir d’un grand pays sur les pertes et le désespoir de ses enfants. Le Sénégal ne peut pas fermer les yeux sur cette épidémie silencieuse qui vide les poches et détruit les esprits des jeunes dans toutes nos régions. Ce combat pour la dignité et la protection de nos familles, SOS Parieurs le mènera jusqu’au bout, sur le terrain, dans les lycées et auprès de chaque joueur en détresse. Il est temps que l’État prenne ses responsabilités : notre jeunesse vaut infiniment plus que toutes les taxes sur les gains.



Seydina Mohamed Moustapha GUEYE

