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CHEIKH DIOP, SECRETAIRE GENERAL DE LA CNTS/FC: « Dans les pays africains où l’État gère les retraites, les réserves ont été dilapidées »

Sauf changement de dernière minute, le monde du travail observera une grève générale du 19 au 21 octobre 2026. L’annonce a été faite par Cheikh Diop, secrétaire général de la CNTS/Forces du changement (CNTS/FC), dans un entretien exclusif accordé hier à L’Informé. Il revient sur les principaux points de désaccord entre le mouvement syndical, les organisations de retraités et le gouvernement au sujet des nouveaux codes du travail et de la sécurité sociale, récemment adoptés par l’Assemblée nationale. Il dénonce notamment la volonté prêtée à l’administration du travail de renforcer son contrôle sur l’IPRES et la Caisse de sécurité sociale.

Pouvez-vous nous rappeler la genèse du différend entre le ministère du Travail et les partenaires sociaux, particulièrement autour des institutions sociales ?

Depuis près de deux ans, le Comité consultatif national du travail et de la sécurité sociale travaille sur les projets de Code du travail et de Code de la sécurité sociale. Cette instance tripartite réunit les représentants de l’État, des employeurs et des travailleurs, par l’intermédiaire des organisations syndicales les plus représentatives. Prévue par le Code du travail, elle s’inscrit également dans l’esprit de la convention n° 144 de l’Organisation internationale du travail (OIT), qui encadre la concertation tripartite. Tout projet de texte appelé à régir le monde du travail doit lui être soumis afin de rechercher un consensus. À l’issue de deux années de travaux, le Comité a transmis ses conclusions au gouvernement. Si celui-ci souhaitait y apporter des modifications, il devait, en principe, les renvoyer devant l’instance pour une nouvelle concertation. Or, le gouvernement a introduit des amendements substantiels avant de transmettre directement les projets à l’Assemblée nationale, sans nous en informer. C’est le premier point de désaccord. Lorsque nous avons découvert que certaines modifications portaient atteinte aux acquis des travailleurs, nous avons écrit au ministre du Travail pour solliciter une rencontre et lui faire part de nos observations. Voilà, globalement, l’origine du différend avec l’autorité de tutelle.

En quoi les nouvelles dispositions adoptées par l’Assemblée nationale constituent-elles un recul pour les travailleurs et les retraités ?

Nos observations concernent aussi bien le Code du travail que celui de la sécurité sociale. Dans un premier temps, le gouvernement avait voulu plafonner les dommages et intérêts accordés en cas de licenciement abusif, sans qu’un consensus ait été trouvé. Nous avons alors saisi le Conseil constitutionnel, qui a rappelé que leur fixation relevait du juge. Aujourd’hui, notre désaccord porte notamment sur les contrats à durée déterminée (CDD). Je tiens toutefois à préciser que nous reconnaissons les avancées du Code, notamment en matière de lutte contre les discriminations. Mais, concernant les CDD, l’ancien texte et le consensus obtenu limitaient leur durée à deux ans, renouvellements compris. Au-delà, le contrat devait devenir un contrat à durée indéterminée (CDI). Le nouveau dispositif porte cette durée à quatre ans sans limiter clairement le nombre de renouvellements. Cela fragilise les travailleurs. Il en est de même du travail temporaire et de l’intérim, qui se trouvent davantage institutionnalisés. Le mouvement syndical demande donc la réouverture des discussions afin de trouver des solutions équilibrées, mais il n’a pas été entendu. Concernant la sécurité sociale, le consensus obtenu au sein du Comité consultatif a également été révisé. Le nombre d’administrateurs a été ramené de 24 à 12 et le collège des représentants, chargé de désigner le conseil d’administration, a été supprimé. Or, cet organe nous paraît essentiel. Jusqu’ici, le conseil d’administration nommait le Directeur général de la Caisse de sécurité sociale et celui de l’IPRES. C’est l’un des fondements de l’autonomie de gestion. Nous avons aujourd’hui le sentiment que l’État veut remettre cette autonomie en cause et prendre le contrôle des réserves de l’IPRES. Nous voulons l’éviter à tout prix. Dans les pays dépourvus d’une véritable autonomie de gestion, les réserves ont fini par être dilapidées par les gouvernements et les retraités rencontrent d’énormes difficultés. Dans certains pays africains, des retraités sont obligés de continuer à travailler parce que les institutions sociales ne parviennent plus à leur verser leurs pensions. Le mouvement syndical sénégalais ne peut accepter un tel risque. Nous nous sommes battus pour obtenir cette autonomie, d’autant que les principaux contributeurs de la Caisse de sécurité sociale et de l’IPRES sont les travailleurs et les employeurs. Jusqu’à présent, nous avons assuré la pérennité de ces institutions ainsi que l’amélioration des pensions. Nous ne pouvons donc pas accepter la remise en cause de ces acquis et de la solidarité intergénérationnelle.

Douze centrales syndicales, dont la CNTS/FC, et les associations nationales de retraités ont uni leurs forces pour s’opposer à cette réforme. Quelles sont les grandes lignes de leur plan d’action ?

Toutes les associations de retraités ont rejoint le Front syndical pour la défense du travail. Certaines, notamment celles du Fonds national de retraites (FNR), ont adressé une lettre ouverte au président de la République afin de réclamer une amélioration des pensions. Des progrès importants ont pourtant été accomplis : les pensions ont été mensualisées et sensiblement revalorisées. La pension minimale représente aujourd’hui environ 98% du Smic, alors qu’autrefois certaines pensions ne dépassaient pas 15 000 francs CFA par trimestre. Le fonctionnement actuel des institutions sociales donne donc satisfaction. Pourquoi vouloir le bouleverser ? 

L’Assemblée nationale ayant adopté les textes sans tenir compte des préoccupations du mouvement syndical, nous avons arrêté un plan d’action en trois phases. La première, consacrée à la communication, est déjà engagée. La deuxième portera sur la mobilisation des bases, avec des tournées nationales dans toutes les régions du 17 au 20 septembre 2026. Des délégations y organiseront des assemblées générales afin de sensibiliser les travailleurs. La troisième phase prévoit une grève générale de 72 heures, programmée les 19, 20 et 21 octobre 2026. Nous avons saisi le président de la République et attendons d’être reçus afin d’éviter la confrontation. Nous souhaitons discuter avec lui de la suspension de la promulgation des textes et des voies permettant d’y intégrer les préoccupations du mouvement syndical et des retraités.

Pourquoi les retraités et les centrales syndicales tiennent-ils autant à l’autonomie de gestion des institutions sociales ?

L’autonomie de gestion garantit la pérennité de la protection sociale au Sénégal. Elle permet de préserver les réserves de l’IPRES, d’assurer le paiement régulier des pensions ainsi que les prestations servies par la Caisse de sécurité sociale. Elle protège également le principe de solidarité intergénérationnelle. Pourquoi changer un système qui fonctionne ? Dans plusieurs pays, les institutions concernées ne parviennent plus à verser correctement les pensions. Nous ne pouvons pas échanger les garanties offertes par le modèle actuel contre le risque de compromettre la pérennité des retraites. Voilà le sens de notre combat et de notre attachement à l’autonomie de gestion.

Propos recueillis par 

Abdoulaye DIAO