GRÈVE DES TRANSPORTEURS: Un pays au ralentit, des villes sous tension
De Kaolack, à Bignona et Touba, en passant par Saint-Louis, la grève de 72 heures des transporteurs plonge le pays dans une paralysie quasi générale. Derrière les routes désertes et les gares routières vides, se dessinent une discipline syndicale remarquable, des impacts économiques lourds et une recomposition improvisée de la mobilité urbaine.
Kaolack, le transport urbain paralysé
À Kaolack, le transport urbain est totalement à l’arrêt depuis dimanche à minuit. Les chauffeurs de taxis urbains, issus des cinq principaux garages de la ville, ont enclenché une grève de 72 heures pour dénoncer les nombreuses difficultés qui plombent leur activité au quotidien.
Une situation jugée « insupportable » par les acteurs du secteur. Serigne Kouta, Secrétaire chargé des transports au sein du Syndicat national des transports routiers (Synats), affilié à la CNTS, tire la sonnette d’alarme. Selon lui, plusieurs chauffeurs attendent depuis près de cinq ans l’obtention de leur licence d’exploitation. « Tous ont pourtant déposé leurs dossiers auprès des services compétents, notamment la police et le service des mines. Mais jusqu’à présent, aucune suite concrète ne leur a été donnée », déplore-t-il.
En attendant, ces conducteurs sont contraints de circuler avec de simples attestations, une situation précaire qui limite fortement leurs activités. « Aucun chauffeur n’ose sortir de la commune, de peur de voir son véhicule immobilisé et placé en fourrière », ajoute-t-ilm confiant que, face à cette impasse administrative et aux risques encourus, les chauffeurs entendent maintenir la pression pour se faire entendre. Cette grève, qui paralyse la mobilité dans la ville.
Bignona, mot d’ordre massivement respecté
Dans le département de Bignona, le constat est sans appel : les transporteurs ont massivement respecté le mot d’ordre de grève. Aucun véhicule de transport en commun à l’horizon, des gares routières figées et une population contrainte de revoir entièrement ses habitudes. Ici, plus qu’ailleurs, l’arrêt du transport agit comme un électrochoc. Dans cette zone où la mobilité conditionne l’accès aux marchés, aux structures sanitaires et aux écoles, la grève révèle toute la dépendance des communautés à ce secteur vital.
Mais au-delà de la paralysie, un autre fait marque les esprits : la rigueur de l’organisation syndicale. Discipline, cohésion, unité d’action… les transporteurs affichent une capacité de mobilisation impressionnante. Une démonstration de force qui interroge : la réussite d’un mouvement social repose-t-elle davantage sur le niveau d’instruction ou sur la solidité de l’organisation collective ? À Bignona, la réponse semble claire : c’est l’unité qui fait la force.
Touba, la débrouille s’installe, charretiers et « Jakarta » en embuscades
À Touba, la grève est tout aussi suivie, mais la ville s’adapte tant bien que mal. Privés de transports classiques, les habitants se tournent vers des solutions alternatives. Les charrettes reprennent du service et deviennent, dans plusieurs quartiers, le principal moyen de déplacement. À leurs côtés, les motos dites « Jakarta » envahissent les axes, devenant indispensables pour relier les différents points de la ville.
Mais cette adaptation a un coût. Les tarifs flambent, profitant de la forte demande. Pour certains conducteurs de motos et de charrettes, la grève représente une opportunité économique inattendue. Une économie parallèle se met en place, avec ses avantages… et ses risques, notamment en matière de sécurité routière.
Face à cette situation, les populations, prises en étau, lancent un appel pressant au dialogue entre les autorités et les syndicats pour éviter que la crise ne s’enlise.
Saint-Louis, ville fantôme sous contrôle des grévistes
Le décor est tout aussi frappant à Saint-Louis. La gare routière, habituellement animée, est méconnaissable. Silence, immobilisme, absence totale d’effervescence : la capitale du Nord tourne au ralenti. Les syndicalistes veillent au strict respect du mot d’ordre. Toute tentative de reprise d’activité est immédiatement repérée, signe d’un encadrement rigoureux du mouvement.
Le trafic routier chute drastiquement. Les taxis disparaissent du paysage, laissant place à quelques rares bus du réseau AFTU, qui tentent de maintenir un service minimum. Insuffisant toutefois pour répondre aux besoins des usagers, nombreux à peiner pour se rendre au travail ou accéder aux structures de santé.
Dans ce contexte de pénurie, les motos « Jakarta » et les tricycles s’imposent une nouvelle fois comme alternatives, avec une demande en forte hausse et des revenus en conséquence pour leurs conducteurs.
Au-delà des revendications, une leçon de mobilisation sociale
Sur l’ensemble du territoire, la fermeture des gares routières régionales accentue la paralysie, notamment pour les déplacements interurbains. Une situation d’autant plus marquante que les syndicats grévistes assurent eux-mêmes le contrôle de ces infrastructures.
Mais au-delà de ses effets immédiats, cette grève dépasse le simple cadre revendicatif. Elle s’impose comme un véritable cas d’école en matière de mobilisation sociale. Organisation efficace, discipline collective, convergence des intérêts : les transporteurs démontrent que la force d’un mouvement réside avant tout dans sa cohésion. Un modèle qui pourrait inspirer d’autres secteurs, notamment celui de l’éducation, souvent confronté à des mobilisations fragmentées.
Entre paralysie et résilience
En attendant une issue, le pays oscille entre blocage et adaptation et fonctionne au ralenti. Les populations improvisent, les activités ralentissent, et les tensions montent.
Une chose est sûre : cette grève révèle, avec force, à quel point le transport est le cœur battant de l’économie et de la vie sociale sénégalaise. Et combien son arrêt peut, en quelques heures, mettre tout un pays presque… à genoux.
Marem DIA

