Sonko-Diomaye : leçons d’une rupture
Suite à son limogeage du poste de premier ministre par le Président de la République (PR) Bassirou Diomaye Faye le vendredi 22 mai 2026, le Président de l’Assemblée Nationale (PAN), Ousmane Sonko, a fait une sortie le mardi qui a suivi, pour révéler le contenu d’un accord que le Chef de l’Etat et lui-même auraient scellé à la prison du Cap Manuel alors qu’ils y étaient détenus tous les deux. Il avait déjà fait allusion audit accord à l’occasion du Conseil national du Pastef tenu en juillet 2025. Cependant, il n’en avait pas dévoilé la substance. Cela avait engendré beaucoup de spéculations au sein de l’opinion d’autant plus que ce qu’il avait décidé de taire venait de jeter les bases d’un conflit au sommet de l’Etat. Il s’était contenté de laisser entendre que le PR manquait d’autorité et aurait commis un parjure en ne respectant pas son serment du Cap Manuel.
Ce que l’on peut retenir de cette sortie du mardi 26 mai 2026, est que le PR se serait engagé à sécuriser la candidature de M. Ousmane Sonko pour la présidentielle de 2029, en ne se présentant pas à l’élection et, sans doute plus important encore, en s’assurant qu’il n’y aurait aucun obstacle au plan juridique. Dès lors, les questions qui se posent sont les suivantes : le PR avait-il le pouvoir de respecter ces engagements, notamment le volet relatif aux dossiers judiciaires, et s’était abstenu de le faire ? Si oui, le Président du Pastef avait de bonnes raisons d’être déçu. A contrario, si son « inaction » a été imposée par le respect de la loi et de l’indépendance de la justice, la découverte d’une réalité différente de celle qu’on s’attendait à trouver, alors ce serait lui faire un mauvais procès. Les inconnues sont encore bien nombreuses : les partisans du Président Faye contestent les déclarations de M. Sonko sur le sujet.
En tout état de cause, les attaques ouvertes du PM d’alors contre le PR étaient une grande maladresse qu’il fallait éviter à tout prix. Avant d’être des politiques, les gens sont d’abord des êtres humains. Les humiliations publiques répétées ont incontestablement joué un rôle très important dans la radicalisation et la distanciation progressive du PR. Toute personne ayant un minimum de dignité se serait sentie offensée par ces diatribes lancées à l’occasion de grands rassemblements, devant la presse nationale et internationale.
Dans un article que nous avions écrit le 27 mars 2024, paru dans Bës Bi, trois jours après la victoire du M. Bassirou Diomaye Faye et un peu moins d’une semaine avant sa prestation de serment du 02 avril, après avoir félicité les vainqueurs et rappelé le grand espoir qu’ils avaient suscité, nous avions fait des mises en garde dont nous nous contenterons de ne rappeler ici que celle qui se révèle aujourd’hui prémonitoire : « La nouvelle équipe doit prêter attention à trois facteurs fondamentaux, qu’elle doit gérer avec rigueur et responsabilité, sous peine de faire un faux départ susceptible de coûter très cher. Le premier concerne les relations fonctionnelles entre le Président Diomaye Faye et M. Ousmane Sonko. M. Sonko devra avoir l’humilité d’accepter que c’est désormais M. Faye le chef (pour parler trivialement) et se faire relativement discret. Un président s’accommode difficilement qu’on lui fasse de l’ombre ou qu’on essaie de le coacher ; cela est particulièrement vrai dans le cadre d’un dispositif institutionnel tel que celui du Sénégal. Toutefois, cela ne signifie pas que les deux compagnons ne peuvent pas travailler en synergie, voire en belle complicité. Au contraire. L’essentiel est de définir clairement les rôles, respecter la hiérarchie et se méfier des flagorneurs… ». Tout porte à croire que cet appel n’a pas été entendu.
Les dirigeants du Pastef ont-ils essayé d’arbitrer entre le PR et son ancien PM, rendre un « verdict » juste et réconcilier les deux camarades ? Se sont-ils heurtés à l’entêtement de l’un, de l’autre ou des deux ? Sans pouvoir être péremptoire, l’on ose espérer que les réponses à ces questions sont affirmatives. Quoi qu’il en soit, on aura rarement vu un parti disposant d’autant de potentialités que le Pastef générer lui-même l’inhibition de son action à peine un an à la tête de l’Etat.
Dans un contexte où l’intolérance prévaut, où toute critique, y compris celle qui se veut constructive, est considérée « politiquement incorrecte », l’obligation morale et militante nous enjoint de glisser des notes dans la boîte à idées, dans le but exclusif de servir notre pays.
Quelles leçons tirer de la situation politique actuelle ?
*Le Pastef a le droit de choisir M. Ousmane Sonko comme leader et de le propulser au devant de la scène, en travaillant à faire de lui un modèle et guide pour les militants et sympathisants de son courant. Cependant, ce choix légitime est en train d’être dévoyé par un glissement vers un culte exacerbé de la personnalité, voire une forme de sanctification. Un fléau qui a perdu les plus grands panafricanistes de notre continent : Kwame Nkrumah, Félix-Roland Moumié, Ruben Um Nyobé, Barthélémy Boganda, Sékou Touré, Patrice Lumumba, Thomas Sankara, Mamadou Dia, etc. Ces patriotes avaient tout sacrifié, y compris leur vie, pour certains d’entre eux, en vue de l’émergence d’une Afrique souveraine et prospère. Et pourtant, mis à part quelques intellectuels militants, peu de gens se sont émus sur la longue durée des traitements que leur ont fait subir leurs ennemis. Ce paradoxe a pour source le statut monarcho-messianique que leur avaient donné leurs compagnons, un statut qui les empêchait de voir le fossé qui les séparait des populations : ils prenaient les euphories des foules pour un engagement avisé de celles-ci. Ils étaient incapables d’en percevoir la précarité et l’éphémérité. Et pourtant, l’histoire récente du Pastef est très illustrative à cet égard : en 2023 et début 2024, il a suffi au régime du PR Macky Sall d’identifier et d’emprisonner une bonne partie des leaders du mouvement pour le neutraliser et mettre un terme à la violence et aux manifestations d’envergure. Pour ainsi dire, les Sénégalais avaient repris leur routine habituelle alors que M. Ousmane Sonko et beaucoup d’animateurs-clés du Pastef étaient en prison. C’est dire que la messianisation est une dérive dangereuse qu’il faut arrêter le plus rapidement possible
*Tout laisse supposer qu’au sein de ce parti, l’autocensure est de mise lorsqu’il s’agit d’apprécier les propos ou les actes posés par M. Ousmane Sonko. Penser différemment, c’est s’exposer aux critiques virulentes, voire aux insultes dans les réseaux sociaux de la part d’une jeunesse sincère mais fanatisée. Les vérités tues sont sans doute à la base des erreurs de communication récurrentes que commet le leader du Pastef. La plupart de ses sorties publiques donnent naissance à des polémiques, exposant sa personne à des attaques et des procès réels ou potentiels : accusations de malversations contre Mame Mbaye Niang, Abdourahmane Diouf, Mimi Touré etc. C’est du même registre que relève sa montée en première ligne pour défendre sa propre candidature pour la présidentielle de 2029, avec passion, alors que dans cette bataille, il devait se placer en arrière plan et laisser le portage au parti, même s’il avait raison de penser que le temps pressait. Dans tous les cas, faire la politique autrement, c’est aussi rompre avec la flagornerie et comprendre que le messianisme nourrit l’égocentrisme et la démocratie autocratique (nous sommes conscient de l’oxymore). Etre loyal au leader qu’on s’est choisi, c’est oser lui dire la vérité afin d’éviter des risques inutiles et contre-productifs, pour lui-même, le groupe et, ici en l’occurrence, le pays tout entier
*Il est regrettable de voir le PR et le Président du Pastef s’entre-déchirer, l’un pour la conservation du pouvoir et l’autre pour sa conquête. Ce, moins de deux ans après leur accession à la tête de l’Etat. Aucun d’entre eux n’a soulevé des divergences claires sur la marche du pays, qui les opposeraient. Tous les deux ont affiché les mêmes points de vue sur la gestion du PR Macky Sall, la « dette cachée », la conception du souverainisme, le Plan Sénégal 2050, le Plan de redressement économique et social (PRES), etc. De temps en temps, l’ex PM lance des piques aux magistrats en déplorant ce qu’il considère comme des dysfonctionnements de la justice sans donner des exemples incontestables de ces dysfonctionnements. C’est dire qu’une lutte de lignes entre les deux leaders n’a nullement engendré la rupture.
*Il est difficile de déterminer avec précision la responsabilité du PR Diomaye Faye dans le conflit qui l’oppose au PAN Sonko. Il n’a jamais donné clairement sa version des faits. Ayant constaté qu’il est lâché par ses anciens camarades du Pastef, il a senti le besoin de trouver une force politique à laquelle s’adosser. On ne peut pas lui reprocher de chercher à se libérer d’un ostracisme qui ne pouvait que lui être préjudiciable. Il s’est accroché au plus accessible : la coalition Diomaye Président. Toutefois, cela ne le dédouane pas, car il a beaucoup contribué au pourrissement de la situation, au moment où les Sénégalais faisaient face à de nombreux défis et attendaient.
*Ce qui précède prouve qu’il y a encore beaucoup d’efforts à faire pour rompre avec d’anciennes pratiques dictées par le pouvoirisme. Le bras de fer inopportun entre M. Faye et M. Sonko agit en force centrifuge et inhibe l’action au moment où le Sénégal a besoin de sérénité et de beaucoup travailler. Malgré l’engagement et la bonne volonté du nouveau régime, tous les secteurs socioéconomiques ont des difficultés sérieuses : agriculture, pêche, élevage, BTP, industrie, éducation, santé, sécurité. Le tout, dans un contexte régional et mondial défavorable : poussée jihadiste, guerre au Moyen Orient et en Ukraine, avec leurs conséquences sur l’économie. Aujourd’hui, l’Etat ne parvient à assurer que le minimum vital. Il est impératif de rassurer les partenaires techniques et financiers (PTF), avec tact et intelligence. Beaucoup de pays à travers le monde parviennent à travailler avec ces partenaires, y compris avec le FMI et la Banque Mondiale, tout en refusant catégoriquement d’en rajouter à la souffrance de leurs peuples (maintien de subventions de denrées, prise en charge des couches sociales vulnérables …). Dans les années 1990, le PR Jerry Rawlings du Ghana a donné un bel exemple de souveraineté et de stratégie face aux institutions de Bretton Woods. Lula du Brésil est un autre modèle digne de respect.
A présent, « /…/ le vin est tiré, il faut le boire » et « A défaut de grives, on mange des merles ». Les Sénégalais voulaient un duo pérenne. Ils ont une dualité qui a abouti à la rupture. Espérons que cet échec relatif – qui a le mérite de rendre la situation politique plus lisible – sera transformé en succès, que le patriotisme revendiqué de part et d’autre prévaudra, en plaçant le mieux-être des Sénégalais au cœur. M. Ousmane Sonko a un double défi : d’abord, celui de mettre à profit sa popularité pour orienter ses militants et sympathisants vers des pratiques utiles et fédératrices, l’éducation par l’organisation, la réflexion et l’action. Le second défi est d’amener le groupe parlementaire de Pastef à agir en force républicaine : permettre à l’exécutif de mettre en œuvre son programme gouvernemental dont le PR sera le principal comptable à l’heure du bilan. Quant au président, cette rupture lui donne les coudées franches. Aucun prétexte ne sera recevable. Les Sénégalais attendent des résultats probants, tout au moins pour ce qui est faisable en l’espace de deux ans et demi, car beaucoup de temps a été perdu.
Diom Wouro Bâ
08 juin 2026

