ActualitéPolitique

CHEIKH TIDIANE GADIO, ANCIEN MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGÈRES: « L’Afrique ne peut plus se permettre d’exclure ses jeunes et ses femmes des sphères de décision »

En marge du symposium annuel du Gorée Institute, l’ancien ministre des Affaires étrangères et Directeur de l’Institut panafricain de stratégies (IPS), Cheikh Tidiane Gadio, a livré une analyse sans concession sur la démocratie africaine, la place des jeunes et des femmes, ainsi que les enjeux internationaux.

Quelle est la place des femmes et des jeunes dans la démocratie africaine ?
Les compétences des femmes africaines sont indiscutables. Lorsqu’un groupe a été longtemps marginalisé, il développe souvent une capacité exceptionnelle lorsqu’il accède aux responsabilités. Aujourd’hui, il est incompréhensible de voir, en Afrique, des gouvernements composés de 30 ministres avec seulement 3 ou 4 femmes. Certains avancent l’argument de la compétence pour justifier cette situation. Mais la réalité est tout autre : les femmes sont souvent plus compétentes que ceux qui tiennent ce discours. Il y a là un véritable gâchis qu’il faut corriger. Il en va de même pour les jeunes. L’Afrique regorge de talents inexploités, de « Mozart assassinés », faute d’opportunités. Or, ce sont dans les sphères de décision que se construit l’avenir d’un pays. Exclure les jeunes et les femmes de ces espaces revient à freiner le développement du continent.

Vous insistez sur le leadership des jeunes. Comment le renforcer concrètement ?
La première étape est une prise de conscience. Les jeunes doivent comprendre leur importance et refuser d’être instrumentalisés, notamment en période électorale. Trop souvent, on les sollicite avec des promesses ou des moyens matériels, puis on les oublie une fois les élections passées. Les jeunes doivent exiger leur place dans la gouvernance. Comme le dit l’adage : « Tout ce qui se fait pour les jeunes sans les jeunes se fait contre les jeunes ». Il faut aussi promouvoir leur visibilité. Dans un gouvernement de 30 membres, pourquoi ne pas intégrer 10 jeunes ? On oppose souvent à cela le manque d’expérience. Mais l’expérience n’est pas l’apanage de l’âge. Les jeunes peuvent être plus rapides, plus innovants et plus efficaces. J’ai vu des gouvernements rajeunis fonctionner comme des « gouvernements turbo », où même les anciens sont poussés à élever leur niveau.

Qu’en est-il de la parité au Sénégal aujourd’hui ?
Il y a eu des avancées, notamment avec la parité dans les assemblées électives. Mais on constate aujourd’hui un certain recul. Le principe de parité doit être réel et non symbolique. Il ne doit pas servir uniquement à séduire les partenaires ou les bailleurs. Surtout, il doit s’étendre à l’exécutif. Les femmes ne doivent pas être confinées aux ministères sociaux. Pourquoi ne pas avoir des femmes à la Défense, à l’Intérieur, aux Finances ou aux Affaires étrangères ? C’est à ce niveau que se prennent les décisions majeures. Une véritable inclusion passe par l’accès des femmes aux ministères de souveraineté.

La digitalisation peut-elle favoriser l’inclusion des jeunes ?
La digitalisation est un levier important, mais elle peut aussi créer une illusion. Le fait de s’exprimer sur les réseaux ne signifie pas forcément être intégré dans les circuits de décision. Il faut aller au-delà de cette illusion et investir dans les compétences. Les jeunes africains doivent être formés, financés et accompagnés pour créer des start-up et exprimer pleinement leur génie. Quand on leur donne les moyens, ils peuvent rivaliser, voire surpasser, leurs homologues ailleurs dans le monde.

Face aux mutations de l’ordre mondial, quelle doit être la posture de l’Afrique ?
Nous assistons à l’émergence d’un nouveau courant mondial marqué par le populisme et des idéologies dangereuses, parfois teintées de suprémacisme. Dans ce contexte, l’Afrique ne peut pas répondre de manière dispersée. Aucun pays, pris isolément, ne peut relever ces défis. C’est ensemble que le continent peut peser. Une Afrique unie, notamment à travers des ensembles comme la CEDEAO, représente une puissance économique et stratégique considérable. Mais aujourd’hui, nous entretenons nous-mêmes notre affaiblissement par la division. Une Afrique fragmentée n’a pas d’avenir.

Quels sont les risques si cette fragmentation persiste ?
Le danger est réel. Nous entrons dans ce que j’appelle une « troisième guerre mondiale des ressources naturelles ». Si l’Afrique reste divisée, elle deviendra vulnérable. Certains pourraient même, demain, revendiquer des territoires sous prétexte qu’ils ne sont pas exploités. Les enjeux ne sont plus uniquement démocratiques : ils sont stratégiques, économiques et géopolitiques. L’Afrique doit impérativement s’unir, parler d’une seule voix et défendre ses intérêts avec fermeté.

Par Mame Ndella FAYE