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EXPLOITATION DES HYDROCARBURES AU SENEGAL: Des experts déconstruisent les clichés sur les revenus pétroliers

Alors que le débat sur la répartition des revenus du pétrole et du gaz alimente l’actualité, deux spécialistes du secteur ont croisé leurs analyses lors de la journée « Université et exploitation pétrolière et gazière », organisée ce mardi 21 juillet à l’ENO de Dakar en prélude à « L’Africa Oil & Gas Expo » (AFOGEX). Pour le Dr Boubacar Mbodji, l’urgence est d’assurer une gestion plus équitable des revenus au profit des territoires d’exploitation. Ousmane Wade, lui, met l’accent sur la formation des compétences nationales afin que les Sénégalais occupent les emplois générés par cette nouvelle industrie.

Depuis l’entrée du Sénégal dans le cercle des pays producteurs de pétrole en juin 2024, la question de la gestion des revenus issus des hydrocarbures demeure au cœur des débats. Entre les critiques sur la faible part revenant à l’État et les attentes des populations des zones d’exploitation, les enjeux sont considérables.

Invités de la journée « Université et exploitation pétrolière et gazière », organisée mardi à l’Espace numérique ouvert (ENO) de Dakar par l’Université numérique Cheikh Hamidou Kane (UN-CHK), en partenariat avec Padak Groupe et Petroleum Sénégal Industries (PSI), le Dr Boubacar Mbodji et Ousmane Wade ont livré leurs lectures sur les défis auxquels fait face le Sénégal.

Dr Mbodji : « Éviter la malédiction du pétrole »

Pour le Dr Boubacar Mbodji, enseignant-chercheur à la Faculté des sciences et techniques de l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD), le premier impératif est une gestion rigoureuse et équitable des revenus pétroliers. « On a beaucoup parlé au Sénégal de la malédiction du pétrole. Le risque, c’est de ne pas utiliser les revenus du pétrole et du gaz pour répondre aux besoins réels des populations », a-t-il déclaré.

L’expert rappelle que le Sénégal dispose déjà d’une loi sur la gestion des revenus des hydrocarbures, adoptée en 2022, mais estime qu’elle mérite d’être améliorée afin de garantir une redistribution plus importante au profit des collectivités territoriales concernées par les activités extractives.

Pour illustrer son propos, il cite plusieurs localités. « On ne peut pas extraire des centaines de milliards de francs CFA d’une zone et laisser les populations vivre dans la pauvreté. Que ce soit Sabodala, les îles du Saloum ou encore Saint-Louis avec le gaz, les communautés doivent ressentir les bénéfices de cette exploitation », soutient-il. Selon lui, les revenus tirés du pétrole et du gaz doivent devenir un levier d’industrialisation et de développement local.

« L’État ne perçoit pas uniquement 10% »

Le débat public porte souvent sur la participation de l’État dans les projets pétroliers, parfois réduite à la seule part portée. Sur ce point, le Dr Mbodji apporte plusieurs nuances. « Au départ, dans Sangomar, nous avions une participation portée de 10%. Aujourd’hui, nous sommes à 18%. Mais il ne faut pas oublier les royalties de 10%, les impôts, les taxes, les redevances et les autres revenus. Ce n’est donc pas seulement 10% que perçoit l’État », explique-t-il.

À ses yeux, l’enjeu dépasse la seule répartition actuelle.

« Le véritable défi est de poursuivre l’exploration afin de découvrir de nouveaux gisements et d’obtenir, à terme, un partage du profit oil encore plus favorable au Sénégal », poursuit l’expert.

Yakaar-Teranga : privilégier un contrat de service

Interrogé sur une éventuelle reprise du projet gazier Yakaar-Teranga par les autorités sénégalaises, l’expert appelle à la prudence. Selon lui, « exploiter un gisement situé à près de 3 000 mètres de profondeur nécessite des capacités techniques et financières dont Petrosen ne dispose pas encore ».

Il recommande ainsi un modèle de contrat de service, consistant à rémunérer une entreprise spécialisée chargée de produire les hydrocarbures pour le compte du Sénégal.

Ousmane Wade : « Former la jeunesse est le véritable défi »

Pour Ousmane Wade, directeur des opérations de Padak Groupe et membre du comité d’organisation de « L’Africa Oil & Gas Expo », l’exploitation des hydrocarbures ne pourra profiter durablement au Sénégal que si les compétences nationales sont développées. « L’université doit être au cœur des ambitions que nous promettent ces ressources », affirme-t-il.

Pour lui, l’objectif de cette journée était précisément de rapprocher le monde universitaire des besoins de cette nouvelle industrie afin de préparer les futurs professionnels du secteur. « Le grand défi est de faire profiter nos populations des retombées de ces ressources. Cela commence par la jeunesse et la formation. De nombreux métiers sont en train d’émerger. Il faut revoir les curricula universitaires afin que nos ingénieurs, nos techniciens et nos ouvriers qualifiés soient formés par notre propre système éducatif », insiste-t-il.

L’AFOGEX veut combler les « angles morts »

Ousmane Wade rappelle que c’est dans cette logique qu’a été créée « L’Africa Oil & Gas Expo » (AFOGEX), dont la première édition se tiendra du 23 au 25 juillet 2026, au CICAD de Diamniadio. Il explique que, ce salon entend mettre davantage l’accent sur les dimensions souvent insuffisamment prises en compte dans les autres rencontres internationales : le contenu local, la recherche scientifique, l’innovation et la formation.

Malgré des approches différentes, les deux experts convergent sur l’essentiel. Pour le Dr Boubacar Mbodji, la priorité est une redistribution plus juste des revenus au profit des territoires producteurs. Pour Ousmane Wade, l’enjeu consiste à préparer les Sénégalais à occuper les emplois créés par cette industrie naissante.

Leur message est clair : le véritable succès de l’exploitation pétrolière et gazière ne se mesurera pas uniquement aux volumes extraits ni aux recettes engrangées, mais à sa capacité à transformer durablement les conditions de vie des populations, à créer des emplois qualifiés et à soutenir l’industrialisation du pays.

Abdoulaye DIAO