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DR ALY KHOUDIA DIAW, SOCIOLOGUE, MEMBRE DE PASTEF: « Si Diomaye et Sonko ne s’entendent pas, la fracture pourrait être très lourde pour le Sénégal »

Dans un contexte économique étouffant, marqué par 18 000 milliards de dettes et l’arrêt des investissements publics, les relations entre les deux têtes de l’exécutif se crispent. Pour Dr Aly Khoudia Diaw, sociologue et membre de Pastef, le risque de fracture entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko est réel et pourrait plonger le pays dans une zone de turbulence majeure.

Quelle analyse faites-vous de la situation actuelle du pays sur le plan économique ?

Sur le plan économique, il faut reconnaître que le Sénégal traverse une période extrêmement difficile. La conjoncture internationale est déjà tendue, mais la situation interne est encore plus préoccupante. Nous faisons face à un déficit budgétaire massif, aggravé par une dette publique estimée à près de 18 000 milliards de francs CFA, soit environ 130% du PIB, alors que la norme de prudence ne devrait pas dépasser 70%. Cette dette colossale entraîne un service quotidien de 17 à 18 milliards de francs CFA, ce qui étouffe la capacité d’investissement de l’État. Il faut comprendre que quand vous remboursez à ce niveau-là, vous n’avez plus aucune marge pour investir. Et sans investissement, la croissance économique s’effondre.

Le Sénégal, qui visait habituellement une croissance annuelle de 5 à 6%, aura du mal à atteindre 3% dans le contexte actuel. Cette situation résulte de douze années d’une gestion gabegique, marquée par un patrimonialisme assumé, un clientélisme politique inefficace, une masse salariale gonflée, une inflation non maîtrisée sur les produits de première nécessité, et des investissements faramineux dont l’impact reste discutable. Aujourd’hui, le nouveau régime a fait le choix de dire la vérité aux Sénégalais, c’est-à-dire reconnaître que les marges budgétaires sont presque inexistantes.

Moi-même, en tant que fonctionnaire, je le ressens dans mon ministère : les investissements pour 2024, 2025 et même 2026 seront quasi nuls. À cela s’ajoute la découverte d’une dette cachée, jamais soumise à débat à l’Assemblée nationale et absente des comptes publics. Cela aggrave encore la vulnérabilité financière du pays. Le gouvernement a toutefois réussi à stabiliser les prix de plusieurs produits de grande consommation, ce qui est déjà une avancée. Mais globalement, nous sommes face à une situation économique très grave qui exige une transparence totale et un sens élevé des responsabilités.

Venons-en maintenant à la tension qui semble exister entre le président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko. Que se passe-t-il selon vous ?

La situation est délicate. Pour être honnête, seuls les deux hommes savent réellement ce qui crée la tension. Mais si l’on s’en tient aux éléments observables et aux dernières déclarations du Premier ministre, on peut identifier certains signaux d’alerte. Ousmane Sonko s’est plaint publiquement de plusieurs choses. Du fait d’être insulté sur les réseaux sociaux sans que la justice ne réagisse, de la lenteur dans le traitement des dossiers des martyrs tombés lors des événements politiques récents, du manque d’autorité face aux dérives de certains dignitaires de l’ancien régime et globalement d’une certaine complaisance dans la mise en œuvre de la justice.

Ces frustrations laissées entendre publiquement laissent penser que des engagements tacites entre les deux hommes n’ont peut-être pas été respectés. On parle d’une entente informelle, peut-être autour d’un mandat court, d’une transition ou d’un arrangement politique particulier. Mais personne ne connaît la teneur exacte de cet accord, si ce n’est les deux protagonistes. Ce qui est certain, en revanche, c’est que cette situation peut devenir dangereuse. Le Sénégal ne peut pas donner l’image d’un pays où l’exécutif fonctionne avec deux têtes qui ne s’entendent plus.

Et Pastef ne peut pas apparaître divisé en deux blocs avec des ambitions séparées pour 2029. Soyons clairs. La légitimité historique et politique au sein de Pastef reste celle d’Ousmane Sonko. Bassirou Diomaye Faye, pour sa part, a fait preuve jusqu’ici d’une loyauté exemplaire. C’est un militant solide, respecté et respectueux du projet. Il est aujourd’hui président grâce au parti qui lui a confié ce mandat. Les deux hommes doivent se parler franchement pour désamorcer la tension. Les tensions entre le président et le Premier ministre doivent être réglées pour éviter une fracture interne. Si Diomaye et Sonko ne s’entendent pas, la fracture pourrait être très lourde de conséquences pour le Sénégal.

Est-ce que le Téra-Meeting du 8 novembre a été l’événement déclencheur de la rivalité entre les deux hommes ?

Oui et non. Quand Ousmane Sonko a annoncé qu’il allait s’adresser aux Sénégalais le 8 novembre, beaucoup de militants – moi y compris – ont été surpris et même inquiets. Nous ne savions pas ce qu’il allait annoncer. J’ai d’ailleurs pris l’initiative de lui adresser une correspondance personnelle, en lui proposant d’intégrer certains éléments dans son discours, notamment sur la justice, le fonctionnement de l’État et la discipline militante. Une partie de ces suggestions a été intégrée, ce qui est une bonne chose. Le Téra-Meeting contenait des messages que nous attendions… mais aussi des passages qui ont servi de point de départ aux tensions actuelles. Le Téra-Meeting a joué un rôle, mais ce n’est pas l’unique déclencheur.

Le point le plus sensible a été la question de la coordination de la coalition Bassirou Diomaye Faye. Cette coalition avait été créée avec un objectif précis : faire élire Bassirou Diomaye Faye. Objectif atteint. Donc, pour beaucoup de militants, elle devait être dissoute. Dans un parti, on ne peut pas avoir deux coalitions. Il ne peut pas y avoir une coalition pour Diomaye et une coalition pour Ousmane Sonko. On ne peut pas avoir aussi à l’intérieur du Pastef un autre parti ou une autre coalition. Ousmane Sonko a clairement dit que la seule coalition légitime est celle dirigée par Pastef.

Pourtant, deux jours après le meeting, le président Diomaye Faye a déclaré que Mimi Touré avait été désignée coordonnatrice, alors que Sonko avait annoncé Aïda Mbodj. Cela a provoqué une confusion et révélé un désaccord plus profond. Je le dis clairement : Mimi Touré ne fait pas partie de nous. C’est un point de rupture important au sein du parti. Aujourd’hui, soit les choses rentrent dans l’ordre, soit il faudra se préparer à une séparation. Et ce ne serait pas une première dans l’histoire politique du Sénégal.

Abdou Diouf s’est séparé de Jean Colin pour amener Tanor Dieng. Abdoulaye Wade s’est séparé d’Idrissa Seck. Mais une séparation serait dommageable. Les Sénégalais attendent des solutions, pas des divisions internes. Le pays fait déjà face à des défis économiques majeurs. Les Sénégalais nous attendent sur le terrain des réalisations. Les Sénégalais nous attendent pour régler leurs problèmes quotidiens. Nous ne devons pas montrer que nous sommes un parti divisé, que les deux têtes de l’exécutif ne s’entendent plus et se font la guerre. Ça peut avoir des répercussions dangereuses pour le Sénégal.

Mame Ndella FAYE