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Presse sénégalaise : mort programmée du dernier contre-pouvoir (Par Ibrahima ANNE)

La presse agonise. A petit feu. Et tout le monde regarde ailleurs. Les signes sont là, sous nos yeux, mais on feint de ne pas les voir. Les journaux ferment, les rédactions s’asphyxient, les journalistes s’épuisent… et l’Etat, lui, retient la bouée de sauvetage. Le Fonds d’appui à la presse, gonflé à 4 milliards de francs CFA, dort dans les tiroirs depuis deux ans. Deux longues années pendant lesquelles les factures s’accumulent et les salaires ne tombent presque plus. Dans certaines rédactions, les arriérés atteignent six mois. L’électricité et l’internet coupent. Les imprimeries réclament leur dû. Le radeau prend eau de toutes parts. Pendant ce temps, les plans sociaux se multiplient. Le groupe GFM, naguère un des fleurons de l’industrie médiatique sénégalaise, parle d’une situation «catastrophique» et prépare une restructuration qui risque de laisser des dizaines d’emplois sur le carreau. Chez Sud Quotidien, on en est réduit à tendre la main à des donateurs pour sauver ce qui peut l’être. Voilà où en est la presse sénégalaise : un contre-pouvoir jadis redouté, aujourd’hui réduit à la mendicité. Pendant ce temps, les impôts, bras armé du pouvoir, multiplient les redressements fiscaux assortis des redoutés ATD (Avis à tiers détenteur). Ne nous voilons pas la face : une presse affamée arrange bien des gouvernants. Une rédaction étranglée par les dettes n’a plus les moyens de mettre son nez dans des affaires pas claires. Un journaliste qui court derrière son salaire n’a plus la force de déranger qui que ce soit. «La presse sénégalaise vit comme un naufragé en pleine mer : à bout de forces, à bout de souffle», lâche le journaliste Sidy Diop. Et pourtant, «l’Etat garde entre ses mains une bouée de 2,9 milliards pour sauver le secteur… Mais la bouée reste suspendue au-dessus des flots, inaccessible», ajoute l’éditorialiste au quotidien national Le Soleil. Qui en arrive à cette interpellation qui devrait flanquer la mauvaise conscience à tout le monde. «Quand ces journaux auront coulé, quand ces voix critiques se seront tues, qui parlera encore pour les sans-voix ?», s’interroge l’ancien journaliste politique du défunt Nouvel Horizon.Comme si la crise économique ne suffisait pas, la transition numérique ressemble à une débâcle. Le monde entier a basculé en ligne, mais au Sénégal, aucune stratégie nationale ne vient accompagner les médias. Résultat : une prolifération anarchique de sites d’information sans contenu sérieux, sans rigueur. L’éthique et la déontologie, n’en parlons pas. Le pauvre lecteur, lui, se perd dans ce brouhaha numérique. Et les journaux traditionnels, déjà étranglés financièrement, se retrouvent concurrencés par des plateformes qui vivent de clics, de clashes et de buzz.