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PETIT COMMERCE EN PLEIN ESSOR« Fegg Diaye » : le filon qui fait vivre des milliers de sénégalais

Au détour des marchés, sur les trottoirs ou dans des boutiques soigneusement aménagées, les vêtements de seconde main connaissent un succès qui ne se dément pas. Au Sénégal, la friperie ou « Fegg Diaye », comme l’appelle communément la population en wolof, est devenu un véritable phénomène économique. Derrière les piles de robes, de pantalons, de chemises ou de vêtements pour enfants se cachent des milliers de jeunes, de femmes et de chefs de famille qui ont trouvé dans ce commerce leur principale source de revenus. Porté par la cherté du coût de la vie et la recherche de vêtements de qualité à moindre coût, le marché de la friperie connaît aujourd’hui un essor spectaculaire.

Dès les premières heures de la journée, les marchés de Dakar prennent vie. Au marché Dior des Parcelles Assainies, les allées sont envahies par des montagnes de vêtements colorés soigneusement disposés à même le sol ou suspendus à des portants. Les passants ralentissent instinctivement le pas devant ces étals où chacun espère dénicher la bonne affaire.

Les vendeurs rivalisent d’énergie pour attirer les clients. À longueur de journée, leurs voix résonnent : « Morceau 200 francs ! Morceau 500 francs ! ». Ou encore : « Robou laay diaye ! Toubaye laay diaye ! ».

Ces appels finissent souvent par convaincre les curieux, qui s’arrêtent, fouillent méthodiquement dans les piles de vêtements avant de repartir, parfois les bras chargés de plusieurs articles.

Une activité qui prend le dessus sur le prêt-à-porter

Longtemps considérée comme une activité informelle réservée aux petits revenus, la vente de friperie s’impose désormais comme un véritable secteur commercial. Elle concurrence sérieusement les boutiques de prêt-à-porter.

De nombreux commerçants ont quitté les simples étalages de rue pour ouvrir des magasins spécialisés, tandis que d’autres ont investi les réseaux sociaux. Les ventes en direct sur TikTok, Facebook ou Instagram attirent quotidiennement des centaines de spectateurs. Les clientes choisissent leurs articles pendant les lives, réservent leurs coups de cœur puis viennent récupérer leurs achats quelques heures plus tard.

Pour beaucoup de Sénégalais, acheter un vêtement de seconde main n’est plus un choix par défaut, mais une habitude de consommation. Les marchés hebdomadaires sont pris d’assaut par des clients venus renouveler leur garde-robe sans se ruiner.

Mariages, baptêmes, anniversaires, soirées entre amis ou simples sorties… nombreux sont ceux qui préfèrent aujourd’hui dépenser quelques milliers de francs dans une tenue de friperie plutôt que d’investir plusieurs dizaines de milliers de francs dans un vêtement neuf.

« On arrive à bien gagner notre vie »

Au marché Dior, C. Diédhiou ne cache pas sa satisfaction. Installé derrière son étal de robes pour femmes, il affirme vivre correctement grâce à cette activité.  « J’achète un lot de vêtements de friperie à 100 000 francs CFA. Ensuite, je revends chaque article entre 500, 1 000 francs CFA et parfois 1 500 francs CFA. À la fin, j’arrive à faire un bénéfice intéressant. Franchement, je m’en sors bien », confie-t-il.

Le jeune commerçant explique que cette activité lui permet de subvenir à ses besoins, même si les difficultés existent. « Les fournisseurs augmentent régulièrement les prix des balles de friperie. Ils n’ont pas de pitié. Nous sommes obligés d’augmenter nos prix, mais il faut aussi rester accessibles pour les clients », regrette-t-il.

Le vêtement de seconde main séduit de plus en plus

À quelques mètres de là, M. D., entouré de pantalons, de robes et de body soigneusement rangés, confirme l’engouement des consommateurs. « Ce métier marche très bien. Aujourd’hui, beaucoup de Sénégalais achètent plus de friperie que de prêt-à-porter. C’est moins cher et on trouve parfois des pièces rares et de très bonne qualité », souligne le jeune homme.

Lui vend certains articles à partir de 300 francs CFA seulement. Même s’il reconnaît gagner correctement sa vie, il nourrit d’autres ambitions. « C’est un bon gagne-pain, avoue-t-il. Mais j’espère un jour investir dans une activité encore plus rentable ».

La crise économique renforce le phénomène

Plus loin, A. Diagne, spécialisé dans les vêtements pour enfants depuis plusieurs années, observe une évolution constante de sa clientèle. « Je vends les tenues pour enfants à partir de 100 francs CFA. Ce métier rapporte beaucoup. Les gens comprennent de plus en plus que la friperie permet de bien s’habiller sans dépenser énormément. Les vêtements sont souvent de bonne qualité, élégants et très abordables », explique Diagne.

Selon lui, la conjoncture économique explique largement cette évolution. En effet, avec la hausse du coût de la vie, de nombreuses familles ne peuvent plus acheter des vêtements neufs. Elles se tournent naturellement vers les vêtements de seconde main, qui offrent un excellent rapport qualité-prix.

De l’étal de rue à la boutique

Derrière le marché Dior, la boutique Biba Shop attire une clientèle essentiellement féminine. Son gérant, Habib D., raconte avec émotion son parcours. « J’exerce ce métier depuis plusieurs années. Au début, je vendais mes vêtements sur un tout petit espace à l’entrée du marché Dior. J’ai beaucoup souffert avant d’arriver là où je suis aujourd’hui. À cette époque, je vendais les habits à 1 000 francs CFA », renseigne-t-il.

À force de persévérance, il a progressivement développé son activité. Aujourd’hui, ses articles sont soigneusement sélectionnés et proposés entre 3 000 et 10 000 francs CFA selon leur qualité et leur état.

Le commerçant s’est également adapté aux nouvelles tendances de consommation. « Pendant cette période de chaleur, dit-il, les clientes recherchent surtout des robes courtes, des jupes et des vêtements légers. Les ventes augmentent considérablement ».

Une économie populaire en pleine expansion

Au-delà de son aspect commercial, la friperie est devenue un véritable moteur économique pour des milliers de familles sénégalaises. Elle génère des revenus pour les importateurs, les grossistes, les détaillants, les transporteurs, les blanchisseurs, les couturiers chargés des retouches et même les créateurs de contenus qui assurent la promotion des articles sur les réseaux sociaux.

Elle répond également à une double préoccupation : permettre aux ménages de préserver leur pouvoir d’achat tout en donnant une seconde vie aux vêtements, dans un contexte où la consommation responsable gagne progressivement du terrain.

Dans les marchés comme sur Internet, le « Fegg Diaye » ne cesse ainsi de séduire une clientèle toujours plus nombreuse. Plus qu’un simple commerce, il est devenu un véritable phénomène de société qui transforme les habitudes de consommation et fait vivre des milliers de Sénégalais.

Aissatou Mbène COULIBALY