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Sachets plastiques : Le Sénégal englouti par un tsunami silencieux

La mer n’avale rien, tout revient sur la plage

Le Sénégal englouti par un tsunami Silencieux alors que les discours s’envolent dans les salles de conférences, les sachets plastiques continuent de flotter dans les rues, les rivières et les vagues, rappelant sans cesse que le plastique, discret mais mortel, est devenu une composante indésirable de notre paysage.Au marché de Tilène, à Dakar, le vacarme des vendeurs rivalise avec le bruissement des sachets plastiques qui s’agitent au vent, comme des drapeaux noirs. Ils s’accrochent aux grillages, envahissent les caniveaux, avant de se laisser porter jusqu’à la mer toute proche. Ici, le plastique n’est pas qu’un emballage : c’est un acteur omniprésent du quotidien. « On a remplacé le panier par le sachet. Même pour deux oignons, on en donne un », raconte une vendeuse de légumes, contrainte d’en fournir sous la pression des clients, qui refusent parfois d’acheter sans. Les chalands déambulent, les bras chargés de sacs en polyéthylène, souvent jetés au sol ou dans les égouts une fois vidés. « Ce geste anodin est devenu une habitude nationale, illustrant une tragédie plus profonde : celle d’un pays englouti peu à peu sous le plastique », déclare un boucher, enveloppant la viande dans du papier avant de la glisser dans un sachet plastique, un sourire ironique aux lèvres.Des plages envahies, une mer Menacée …

le même scénario se répète sur les plages du littoral. À BCEAO-Plage, dans la commune de Ngor, le sable est jonché de sachets d’eau vides, abandonnés par les baigneurs en quête de fraîcheur en cette période de forte chaleur. Ce dimanche, la plage est moins fréquentée en raison d’un grand combat de lutte qui retient les jeunes chez eux. Pourtant, le plastique domine le décor. Sous un soleil de plomb, un groupe de jeunes en maillot de bain, bouteille à la main, plaisante : « La mer n’avale rien, tout revient sur la plage. Et puis, la commune nettoie souvent. » Un raisonnement erroné, car les vagues ne font que disperser, enfouir ou fragmenter les déchets. « Ce que les yeux ne voient plus n’a pas disparu pour autant », explique Mbacké Seck, spécialiste et responsable de la baie de Hann. « Chaque sachet plastique jeté est une promesse de vie détruite », alerte Dr Aissatou Sissoko, coordinatrice régionale de Greenpeace Afrique. Le plastique, ajoute-t-elle, ne se contente pas d’enlaidir les paysages : « Il se fragmente, s’infiltre dans les sols, l’eau, et finit dans nos corps, menaçant notre santé, notre biodiversité, notre avenir. »Les récupérateurs, derniers rempartsAu marché Gueule-Tapée, des silhouettes se faufilent entre les sacs remplis d’objets recyclés. Ce sont les récupérateurs – hommes, femmes, parfois enfants – qui vendent leur butin aux recycleurs. Pour eux, le plastique est une ressource, un gagne-pain, malgré les risques sanitaires. « Sans nous, la situation serait bien pire », affirme Malick, la trentaine, les mains gantées. Chaque jour, il trie, collecte et revend les plastiques recyclables, contribuant, sans filet de sécurité ni reconnaissance officielle, à freiner la catastrophe. Mais leur action ne peut compenser un flux quotidien devenu incontrôlable. Au Sénégal, environ 200 000 tonnes de déchets plastiques sont produites chaque année, dont seule une infime partie est recyclée.Les dessous d’un fléau global aux répercussions localesÀ Dakar comme ailleurs au Sénégal, le plastique est omniprésent : dans les rues, les marchés, les océans, jusqu’au fond des assiettes. Derrière cette invasion se cache une crise environnementale, sociale et politique majeure. Lors d’un atelier organisé par Greenpeace Afrique, scientifiques, récupérateurs, militants, commerçants et représentants de l’État ont exploré ce fléau global aux répercussions locales, mêlant urgences écologiques et revendications citoyennes.« La dictature du plastique » : 20 % des déchets finissent dans la natureDr Aissatou Sissoko a livré des chiffres alarmants : « Derrière chaque sachet jeté, chaque tortue étranglée par un déchet, il y a une vie humaine en jeu. » Elle dénonce une « dictature du plastique à usage unique », une injustice sociale et sanitaire frappant d’abord les plus vulnérables : pêcheurs, ramasseuses de déchets, enfants près des décharges. Selon Greenpeace, 6,9 millions de tonnes de déchets plastiques sont produites chaque année dans le monde, dont 20 % finissent dans la nature, souvent dans les pays du Sud. À Joal, les plages sont envahies par un « tsunami plastique », paralysant les zones de pêche et asphyxiant les tortues. Greenpeace pointe une dimension géopolitique : « Ce n’est pas une pollution accidentelle. C’est un système inégal où les pays du Nord exportent leurs déchets vers l’Afrique sans solutions durables. C’est le colonialisme plastique », accuse Dr Sissoko. À la baie de Hann, les microplastiques atteignent une concentration 360 000 fois supérieure à la moyenne méditerranéenne, selon Mbacké Seck, surnommé la « sentinelle de la baie de Hann ». Ces particules, invisibles, se retrouvent dans les poissons et les assiettes, avertit-il. Les sachets d’eau à usage unique sont les principaux pollueurs au Sénégal, et la loi de 2020 sur l’interdiction des plastiques reste inappliquée faute de décret.Les récupérateurs de Mbeubeuss : les oubliés du systèmeÀ la décharge de Mbeubeuss, Aliou Faye, alias « Zidane », président de l’association des récupérateurs, réclame reconnaissance : « On nous traite comme des citoyens de seconde zone. Pourtant, nous sommes des environnementalistes. La solution passe par la récupération. » Les récupérateurs trient, recyclent, transforment le plastique en pavés ou matériaux de construction, mais exigent une inclusion dans les politiques publiques. « Que l’État nous donne une place à la table des décisions ! » s’exclame-t-il.Boutiquiers et industrie : entre dépendance et alternativesAliou Ba, président de l’association des boutiquiers détaillants du Sénégal, adopte un ton pragmatique : « Le sachet plastique est omniprésent dans le commerce de détail. Mais nous ne fabriquons rien. Tout vient des usines. Donnez-nous une alternative, et on l’adoptera. Les gobelets en carton ont remplacé le plastique sans problème. » Une transition est possible, mais elle nécessite des solutions concrètes, accessibles et adaptées aux réalités locales.Une loi sans décret, sans effetDepuis 2015, le Sénégal tente de légiférer. La loi n°2020-04 du 8 janvier 2020, interdisant les plastiques à usage unique, reste inappliquée faute de décret. Abdoulaye Kassé, juriste au ministère de l’Environnement, reconnaît les lenteurs : « Des consultations inclusives sont en cours. Nous devons concilier régulation et enjeux socio-économiques. On ne peut pas interdire sans prévoir les impacts sur les travailleurs, commerçants et industriels. »Des solutions à portée de mainDr Sissoko propose un triptyque : réduction, réutilisation, responsabilité. Parmi les solutions concrètes : des conteneurs de recharge d’eau réutilisables pour remplacer les sachets, la responsabilité élargie des producteurs pour gérer le cycle de vie des plastiques, et le soutien au recyclage artisanal, à l’éducation et à la transformation des déchets en matériaux utiles. « Passer de l’indignation à l’organisation », tel est son mot d’ordre. Mais pour Mamadou Fall, alias « l’homme plastique », les promesses ne suffisent plus : « On en parle depuis 2015. Nous avons nettoyé, alerté, proposé. Il est temps que les autorités agissent. Chaque jour, de nouvelles usines apparaissent, et l’État ferme les yeux. » Il déplore que l’ancien ministre de l’Environnement, Abdou Karim Sall, ait cédé face aux pressions des commerçants et industriels. Les acteurs dénoncent un « colonialisme plastique » et appellent à une responsabilité partagée, ainsi qu’à une transition juste, inclusive et urgente.