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NAUFRAGE DU MS LE JOOLA : 24 ANS APRÈS LE DRAME: Le Joola, la plaie toujours ouverte

Le 26 septembre 2002, le MS Le Joola chavirait au large de la Gambie, emportant 1 863 vies selon le bilan officiel. Vingt-quatre ans plus tard, les familles réclament toujours la récupération des restes de leurs proches et un accompagnement psychosocial. Le rapport d’enquête, lui, demeure un rappel sévère : la surcharge n’était qu’une des défaillances qui ont conduit à la catastrophe. 

Le 26 septembre 2002 reste gravé à jamais dans la mémoire du Sénégal. Ce jour-là, le bateau MS Le Joola quitte la Casamance pour rejoindre Dakar. Dans la nuit, le ferry chavire au large des côtes gambiennes. La liaison maritime entre Ziguinchor et Dakar, essentielle aux déplacements entre le sud et la capitale, devient le théâtre de l’une des plus grandes tragédies du pays. Le bilan officiel fait état de 1 863 morts. Plus que la tragédie du Titanic.  

Derrière ce chiffre, il y a des familles privées d’un parent, des enfants qui ont grandi sans père ou sans mère, des communautés durablement endeuillées. Le drame du Joola a aussi laissé une question à laquelle chaque commémoration redonne sa force : comment un navire prévu pour environ 500 passages et transportant autant de personnes a-t-il pu prendre la mer ?

Une catastrophe née d’une chaîne de défaillances

Le rapport de la commission d’enquête technique, remis en novembre 2002, apporte des éléments précis. Il établit que le navire était conçu pour 536 passagers et 44 membres d’équipage. À partir des éléments qu’elle a pu recueillir, la commission estime qu’environ 1 220 passagers se trouvaient à bord après l’escale de Karabane. Ce chiffre est une estimation de l’enquête, et non un décompte définitif de toutes les personnes embarquées. La commission souligne elle-même les difficultés de comptage, notamment pour les enfants et les voyageurs sans billet.  

La surcharge ne résume toutefois pas les causes du naufrage. Les enquêteurs relèvent aussi un chargement déséquilibré, une insuffisance de ballastage, des marchandises et des véhicules non arrimés, ainsi qu’une maîtrise défaillante de la stabilité du navire. Sous l’effet du vent et de la pluie, Le Joola s’est incliné, le déplacement des passagers et de la cargaison a aggravé cette inclinaison avant le chavirement. Le rapport pointe également des violations répétées des normes de sécurité au cours de l’exploitation du ferry. 

Plus troublant encore, selon la commission, les alertes concernant la surcharge et l’insécurité à bord étaient connues, sans qu’une interdiction de départ soit effectivement prononcée. Le drame renvoie ainsi à une responsabilité qui dépasse le seul voyage du 26 septembre : celle de contrôles incapables d’empêcher une situation dangereuse de se prolonger.

Le mémorial ne suffit pas à refermer la blessure

Inauguré à Ziguinchor le 16 janvier 2024, le Mémorial du Joola donne aux familles et aux visiteurs un lieu de recueillement et de transmission. Son édification a répondu à une attente longtemps portée par les proches des victimes. Mais elle n’a pas mis fin à leurs revendications. 

Lors de la commémoration de 2025, l’Association nationale des familles des victimes et rescapés demandait encore la récupération de l’épave, une prise en charge psychosociale des survivants et des proches, ainsi qu’une politique de mémoire plus ambitieuse. En août 2026, à l’approche du 24e anniversaire, Élie Jean Bernard Diatta, représentant des familles, a de nouveau réclamé la récupération des ossements des victimes. Pour ces proches, pouvoir leur donner une place dans le mémorial participerait au travail de deuil.  

L’État a engagé certaines réponses. Un dispositif d’aide aux orphelins du naufrage a notamment été mis en place dans le cadre de la loi de 2006 relative aux pupilles de la nation. En 2025, le gouvernement a réaffirmé sa volonté d’accompagner les familles. Celles-ci continuent néanmoins de demander des réponses concrètes à leurs préoccupations, vingt-quatre ans après la catastrophe. 

Faire vivre la mémoire par la prévention

Le Joola invite enfin à regarder la sécurité des transports au quotidien. La surcharge, le défaut d’entretien ou le contournement des contrôles ne deviennent pas acceptables parce qu’ils sont habituels. Dans les transports routiers comme maritimes, les limites de capacité et les vérifications avant départ doivent être appliquées, avec le pouvoir réel d’immobiliser un véhicule ou un navire dangereux.

Vingt-quatre ans après, les cérémonies rappellent les noms et les visages de celles et ceux qui ne sont jamais revenus. La douleur des familles, elle, rappelle que le devoir de mémoire ne s’achève pas avec un dépôt de gerbes. Il se mesure aussi à la réponse donnée à leurs demandes et à la rigueur avec laquelle le Sénégal protège, chaque jour, ses voyageurs.

Adama AIDARA