Drones, désinformation et espionnage: l’Allemagne face à une hausse des tentatives de déstabilisation étrangères

L’Allemagne fait face à de nombreuses opérations de déstabilisation et de désinformation. La Russie est régulièrement suspectée ou accusée d’être derrière ces opérations, qui visent à créer un sentiment d’insécurité au sein de la population. Mardi 4 août, un drone muni d’explosifs a été neutralisé à l’aéroport de Leipzig : une possible tentative d’attaque susceptible d’impliquer « des puissances étrangères » qui marque une nouvelle étape dans les tentatives de déstabilisation étrangères en Allemagne.
C’est un chauffeur de bus qui circulait sur le tarmac de l’aéroport de Leipzig qui a découvert mardi 4 août 2026, dans la soirée, un drone volant au ras du sol. L’homme a neutralisé l’objet d’un coup de pied sans savoir qu’il transportait des explosifs.Un quotidien allemand ironise d’ailleurs sur cette issue heureuse alors que la catastrophe a été évitée de peu : « C’est une parfaite illustration de la politique sécuritaire de notre pays. Après le début de la guerre contre l’Ukraine, Berlin a annoncé un changement d’époque sur ces questions, des milliards ont été investis dans la défense, le ministre de l’Intérieur a inauguré en grandes pompes en décembre dernier un centre de la police fédérale contre les drones. Et à l’arrivée, un vulgaire coup de pied a eu raison d’un danger imminent. »Le drone neutralisé volait à proximité de plusieurs avions de transport ukrainiens stationnés depuis le début de la guerre pour des raisons de sécurité sur l’aéroport saxon. Ils restent utilisés pour acheminer l’aide militaire à l’Ukraine. Les avions n’étaient pas chargés lors de l’incident mardi soir, selon la presse allemande, citant les informations livrées jeudi à des parlementaires. Mais un appareil avait transporté peu avant des munitions depuis la France vers l’Ukraine avant de revenir à Leipzig.L’aéroport joue un rôle important pour de telles opérations. C’est aussi de là que s’envolent de nombreux avions du logisticien allemand DHL. Il y a deux ans, un paquet avait pris feu peu avant qu’il ne soit placé dans un appareil. Une catastrophe avait été évitée de justesse. Un procès se tient actuellement en Lituanie contre cinq personnes accusées d’être liées à ce dossier. La justice suspecte Moscou derrière ces envois de paquets piégés.
Friedrich Merz a réuni un conseil national de sécuritéL’incident mardi soir sur l’aéroport de Leipzig suscite encore de nombreuses interrogations. Le ministre de l’Intérieur Alexander Dobrindt, qui a interrompu ses vacances pour se rendre à Leipzig mercredi, parle d’une « nouvelle forme » de danger concernant les attaques hybrides que subit l’Allemagne. Les vols de drones suspects au-dessus d’aéroports ou d’infrastructures critiques sont devenus monnaie courante. Dans la nuit de jeudi à vendredi, un site militaire de l’armée allemande où sont notamment stockés et entretenus les bases de lancement des missiles américains Patriot a été survolé d’après plusieurs médias allemands. Mais l’attaque ratée de Leipzig mardi soir est une première avec l’utilisation d’un drone transportant des explosifs. Face à la gravité de l’incident, le parquet fédéral compétent en matière de terrorisme s’est saisi du dossier.Le chancelier Friedrich Merz a réuni vendredi par téléphone un conseil national de sécurité, un organisme créé l’an dernier face à la multiplication des opérations de déstabilisation, d’espionnage et de sabotage qui touchent l’Allemagne, dont la plupart sont imputées à la Russie.D’après l’agence de presse allemande DPA citant les enquêteurs, les explosifs transportés par le drone étaient un mélange de Semtex et PETN extrêmement efficaces. Ils sont normalement entre les mains d’États mais il est possible de se les procurer sur le marché noir. Ils ont déjà été utilisés par des criminels ou des terroristes.
De nombreuses questions toujours en suspensUne question encore ouverte réside dans le fait que le drone ait pu survoler l’aéroport sans être décelé. Le ministre de l’Intérieur a précisé que l’objet volant derrière lequel d’après lui opéraient des professionnels a été conçu pour échapper aux mesures de détection de l’aéroport. D’après les médias allemands, le drone aurait été équipé d’une carte SIM qui ne permet pas de le différencier d’un téléphone portable. Une telle puce permet également de manœuvrer le drone à distance, à condition que la couverture du réseau de téléphonie mobile soit suffisante.Enfin une question centrale qui agite les esprits demeure ouverte : qui est l’auteur de ce qui aurait pu être une attaque meurtrière ? Le ministre de l’Intérieur, connu d’ordinaire pour ses déclarations péremptoires a été très prudent lors de sa conférence de presse sur place mercredi soir. Alexander Dobrindt n’a pas cependant pas voulu exclure « des puissances étrangères ». La Russie, suspectée ou accusée de nombreuses attaques hybrides en Allemagne, est dans toutes les têtes.Des responsables de l’opposition, des Verts et des Libéraux, ont été moins prudents que le ministre de l’Intérieur et ont dénoncé « le bras de Moscou ». L’ambassade de Russie à Berlin a dénoncé vendredi soir dans un communiqué « une provocation montée de toutes pièces » pour accuser Moscou et « exprimé son inquiétude face à une nouvelle vague d’hystérie en Allemagne ».Un incident qui interroge sur le dispositif de sécurité allemandLe mode opératoire, le fait que des avions de transport acheminant de l’aide militaire à l’Ukraine auraient pu être endommagés comme les nombreuses activités des services russes en Allemagne appuient la thèse d’une responsabilité de Moscou. Dans le passé, il a souvent été très difficile d’apporter des preuves intangibles de ces agissements. La Russie préfère recourir à des personnes recrutées ponctuellement pour des missions et sans lien direct apparent avec Moscou plutôt qu’à des agents en bonne et due forme de ses services secrets.Mais toutes les pistes restent ouvertes. Une opération menée par l’Ukraine elle-même est évoquée sur les réseaux sociaux et n’est pas exclue par les services de sécurité, d’après la presse allemande. Une attaque contre des avions ukrainiens en Allemagne pourrait renforcer l’hostilité à l’égard de la Russie et le soutien à Kiev. Des extrémistes allemands hostiles à l’Otan et à l’aide militaire à l’Ukraine pourraient aussi être derrière l’attaque.Au-delà, cet incident grave qui aurait pu tourner à la catastrophe interroge sur les lacunes du dispositif de sécurité allemand. Trois autorités peuvent intervenir pour intercepter des drones : la police fédérale, ses homologues dans les différentes régions et l’armée. Une nouvelle loi a cette année tenté de clarifier ces compétences mais la coordination doit être peaufinée.La fédération des entreprises de transport aérien estime, elle, que les grands aéroports allemands sont sous-équipés pour détecter de façon efficace des drones. Un débat est aussi ouvert sur la possibilité de donner aux responsables d’infrastructures critiques civiles comme des usines électriques ou chimiques la possibilité de réagir eux-mêmes rapidement pour se prévenir d’un survol ou d’une attaque par des drones. L’utilisation de sociétés de sécurité privées est envisagée.
Des tentatives de déstabilisation multiples… qui épargnent le parti pro-russe AfDPlus largement, diverses attaques hybrides inquiètent l’Allemagne. La dernière en date : une vidéo falsifiée ressemblant comme deux gouttes d’eau à une publication de la radio-télévision Deutsche Welle annonçant la démission pour ce lundi de Friedrich Merz. D’autres opérations de désinformation ont lieu régulièrement en amont d’élections. C’est le cas actuellement avant des scrutins régionaux prévus pour septembre.Des publications sur les réseaux sociaux mettent en cause la probité de candidats. Seul le parti d’extrême-droite Alternative pour l’Allemagne (AfD), proche de Moscou, est épargné. Des opérations d’espionnage sont organisées et frappent notamment les sites militaires ou de sécurité. Une femme d’origine chinoise a ainsi été condamnée pour avoir livré des informations sur des vols au départ de l’aéroport de Leipzig. Il y a deux ans, un attentat a été déjoué contre le PDG de la puissante société de matériels militaires Rheinmetall. Là aussi, Moscou a été suspecté.

