Politique

IBRAHIMA BAKHOUM, ANALYSTE POLITIQUE, SUR LES MOUVEMENTS POLITIQUES: « Cela peut créer un certain désordre dans les formations politiques »

La multiplication des mouvements politiques au Sénégal, dans le sillage de la rupture entre le président Bassirou Diomaye Faye et son ancien Premier ministre Ousmane Sonko, continue d’alimenter le débat politique. L’analyste politique Ibrahima Bakhoum estime que ce phénomène n’a rien d’exceptionnel, même s’il pourrait rebattre les cartes des futurs scrutins.

Pour Ibrahima Bakhoum, la création de mouvements politiques n’est pas une nouveauté dans le paysage sénégalais. « Les gens créent des mouvements depuis très longtemps. C’est souvent la stratégie d’acteurs qui n’ont pas trouvé leur place dans un grand parti ou qui cherchent à exister politiquement », explique-t-il.

Selon lui, nombre des initiateurs de ces nouveaux cadres politiques sont d’anciens responsables ou militants de formations comme l’APR, le PDS ou d’autres partis, qui nourrissaient des sympathies pour Ousmane Sonko sans avoir pu les afficher ouvertement. « Aujourd’hui, les circonstances leur offrent l’occasion d’exprimer ce qu’ils voulaient dire », souligne-t-il.

« Le capital politique de Sonko n’est plus le même »

L’analyste estime que la nouvelle configuration politique a profondément modifié les rapports de force. « À une époque, soutenir Sonko signifiait soutenir un bloc uni. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Le capital politique de Sonko n’est plus le même », observe-t-il.

Il évoque également l’émergence de ce qu’il qualifie « d’entrepreneurs politiques », des acteurs qui investissent dans la création de mouvements davantage pour se positionner sur l’échiquier politique que pour défendre une véritable vision idéologique.  « Vous étiez à l’APR, vous faisiez partie des responsables les plus en vue. Macky Sall n’est plus au pouvoir, il faut trouver un nouveau point d’ancrage. On crée alors un mouvement, on se fait identifier et, le moment venu, on le met au service d’un leader politique », analyse-t-il.

Des mouvements sans véritable projet politique

Pour Ibrahima Bakhoum, la plupart de ces nouvelles structures peinent toutefois à présenter une doctrine claire ou un projet économique et social cohérent. « Très peu disposent d’une véritable vision pour le Sénégal. Beaucoup cherchent surtout à se rendre visibles en attendant d’être sollicités par un grand parti ou une coalition », affirme-t-il.

D’après lui, cette logique n’est pas nouvelle. Elle s’était déjà manifestée lors de la création de la coalition Diomaye-Président, où plusieurs mouvements revendiquaient une contribution déterminante à la victoire électorale. « En politique, chacun cherche à démontrer qu’il a apporté quelque chose afin d’obtenir une reconnaissance lorsque viennent les partages de responsabilités », explique-t-il.

L’analyste rappelle également que créer un mouvement politique reste relativement simple et peu coûteux. « On peut être quatre, cinq ou dix personnes et lancer un mouvement. Cela ne signifie pas pour autant que l’on représente un poids électoral important », relativise-t-il, citant notamment l’exemple de l’ancienne ministre Thérèse Faye, qui a récemment lancé sa propre formation politique.

La politique sénégalaise, un terrain imprévisible

Ibrahima Bakhoum insiste par ailleurs sur le caractère imprévisible de la vie politique sénégalaise. « Au Sénégal, il est difficile d’affirmer qu’un acteur est définitivement fini politiquement », estime-t-il.

Pour illustrer son propos, il évoque le récent retour de Macky Sall au Sénégal. « Beaucoup pensaient que Macky Sall était politiquement terminé et qu’il n’oserait même plus revenir. Pourtant, il est revenu et a été accueilli par une foule importante », relève-t-il.

Il établit même un parallèle avec le retour d’Abdoulaye Wade après sa défaite en 2012. « Deux ans après son départ du pouvoir, Wade était accueilli par des foules immenses. Plus tard, il a conduit la liste du PDS aux élections législatives et a encore démontré une forte capacité de mobilisation », dit-il.

Pour lui, ces exemples montrent que les équilibres politiques peuvent évoluer très rapidement au Sénégal.

Un risque de tensions avant les prochaines échéances électorales. « Certains de ces mouvements sont aussi créés par des personnalités issues de la société civile ou par des experts qui voient dans la politique un investissement pour se faire un nom. S’ils sont ensuite intégrés à une grande coalition, leur objectif sera atteint », souligne-t-il.

Mais cette dynamique pourrait compliquer les négociations en vue des prochaines élections territoriales et législatives. « Cela peut créer un certain désordre dans les formations politiques. Les nouveaux arrivants devront cohabiter avec des responsables déjà installés, alors que les places ne sont pas extensibles à volonté. Cette concurrence risque de provoquer des frustrations et une véritable bousculade au moment de la constitution des listes », conclut-il.

Lamine DIEDHIOU