CultureSociété

DR MASSAMBA GUEYE: « Le cœur du Sénégal bat dans ses villages où les traditions orales sont encore vivaces »

Le Musée des Civilisations Noires de Dakar a accueilli la troisième édition de la Grande Nuit du Conte, un rendez-vous devenu incontournable pour les amoureux de l’Oralité et du Patrimoine africain. Initiée par Dr Massamba Guéye, conteur, producteur, dramaturge, l’évènement a été présidé par la Ministre en charge de la Culture, Mame Coumba Diop, avec comme invité d’honneur Maada Sinig Niokhobaye Diouf Buur Sine. Dans cet entretien, le fondateur de la Maison de l’Oralité dresse un bilan de cette manifestation en ouvrant des perspectives.

Quel bilan tirez-vous de cette troisième édition de la Grande Nuit du Conte ?

Le conte n’est pas seulement un vestige du passé, c’est une parole vivante qui continue de nourrir notre présent. Le bilan est extrêmement positif, j’ai envie de dire qu’il va au-delà de nos espérances. Ce que je retiens en premier lieu, c’est la ferveur et la diversité du public. Voir des enfants, des jeunes, des parents et des grands-parents assis côte à côte, suspendus aux lèvres des conteurs pendant des heures, prouve que la magie de la parole opère toujours. Le succès populaire a été total, mais le véritable succès est humain et émotionnel : nous avons réussi à recréer, le temps d’une nuit, cette communion intergénérationnelle qui faisait la force de nos sociétés traditionnelles.

Pourquoi avoir choisi le Musée des Civilisations Noires de Dakar après deux éditions au Grand Théâtre National ?

Le Grand Théâtre a été un magnifique écrin pour installer l’événement, mais le choix du Musée des Civilisations Noires (MCN) relève d’une démarche profondément symbolique. Le MCN n’est pas un simple lieu d’exposition, c’est le sanctuaire de notre mémoire collective, de notre génie créateur et de notre histoire. Faire résonner le conte au milieu de ces œuvres, c’est lier la parole à la matière, c’est redonner aux récits leur fonction de gardiens du patrimoine. De plus, l’architecture et l’acoustique du lieu offraient une intimité plus propice à l’écoute attentive et au recueillement que demande le conte.

Pouvez-vous revenir sur le concept de la Grande Nuit du Conte et ses objectifs ?

La Grande Nuit du Conte est née d’un constat : nos nuits se sont dépeuplées de leurs histoires au profit des écrans, et avec elle s’est estompée la transmission des valeurs de civisme, d’empathie et de solidarité. L’objectif principal est de réenchanter la nuit africaine en redonnant au conte ses lettres de noblesse dans l’espace urbain. Il s’agit de :

  • Sauvegarder et valoriser le patrimoine oral.
  • Créer une plateforme professionnelle pour les artistes conteurs d’ici et d’ailleurs.
  • Éduquer par l’imaginaire, en rappelant aux jeunes générations les codes éthiques et moraux qui fondent notre vivre-ensemble.

Cette édition a mis à l’honneur les contes musicaux. Pourquoi ce choix ?

En Afrique, la parole et la musique sont siamoises ; elles naissent du même souffle. Le griot ou le conteur s’adosse presque toujours aux vibrations de la kora, du xalam ou du balafon pour donner du relief à son récit. Choisir les contes musicaux, c’était une manière de célébrer cette alliance naturelle. La musique n’est pas un simple habillage sonore : elle est un personnage à part entière. Elle dialogue avec le conteur, accentue les émotions, guide le public dans l’imaginaire et permet une immersion sensorielle totale.

Vous avez désigné le Bour Sine comme invité d’honneur. Quelle est la portée symbolique de ce choix ?

Inviter la royauté du Sine (le Bour Sine), c’est convoquer l’Histoire et la légitimité de nos institutions traditionnelles. Le Sine est une terre de culture, de dignité (jom) et de mémoire. En l’honorant, nous voulons envoyer un message fort à la jeunesse : notre pays a des repères solides, une organisation sociale séculaire dont nous devons être fiers. C’est aussi une manière de rappeler que le conte était un outil de gouvernance, utilisé à la cour des rois pour conseiller, tempérer le pouvoir et enseigner la sagesse. C’est un ancrage nécessaire pour ne pas dériver dans un monde en perte de repères.

Qu’est-ce qui a motivé l’introduction du récit non verbal et des marionnettes ?

Le conte doit évoluer sans perdre son âme. L’introduction des marionnettes et du récit non verbal (le mime, le geste, le théâtre corporel) répond à deux exigences. D’abord, une volonté d’inclusive : le conte doit pouvoir parler à tout le monde, y compris aux personnes malentendantes ou aux très jeunes enfants qui n’ont pas encore la maîtrise totale de la langue. Ensuite, cela montre que le conte est un art total. Le silence et le geste portent parfois une charge émotionnelle et philosophique tout aussi puissante que le mot prononcé.

Pensez-vous à décentraliser l’évènement hors de Dakar pour la 4e édition ?

Absolument, c’est le grand défi de la prochaine édition ! Dakar ne peut pas et ne doit pas monopoliser la culture. Le cœur du Sénégal bat dans ses régions, dans ses villages où les traditions orales sont encore vivaces. Notre ambition est d’amener la Grande Nuit du Conte vers l’intérieur du pays, d’aller à la rencontre des terroirs, de faire découvrir d’autres esthétiques et de permettre aux populations hors de la capitale de s’approprier cet événement qui est le leur. Mais Kër Leyti la Maison de L’Oralité et du patrimoine ne peut pas le faire seule sans la volonté du ministère de la culture et des collectivités locales. Ce projet est financièrement lourd et nous le finançons à partir de nos ressources propres à 95%.

Où en est aujourd’hui votre combat pour une plus grande place du conte dans les médias ?

Le combat avance, mais à petits pas. Il y a une prise de conscience, certes. On ne voit apparaître le conte nulle part dans les programmes tv. Il n’y a que Contes et légendes que j’anime depuis 26 ans sur Rsi qui vit encore. Mais ce que je réclame, c’est une présence structurelle et permanente. Les télévisions et radios doivent comprendre que le conte est un programme éducatif de premier ordre, une alternative saine à la violence de certains contenus importés ou à la futilité de certains programmes de divertissement. Les directeurs de programmes restent encore timides, souvent par manque de vision économique sur ce produit culturel. L’ambition de Kër Leyti c’est au-delà des partenariats possibles avec les médias, de créer son propre studio tv et radio pour produire et diffuser avec le soutien et l’accord de l’Etat.

À l’heure du numérique, les réseaux sociaux peuvent-ils constituer un levier efficace pour le conte ?
Loin d’être des ennemis, le numérique et les réseaux sociaux sont des alliés fantastiques si nous savons les apprivoiser. Les jeunes passent des heures sur TikTok, Instagram ou YouTube. Si nous voulons leur transmettre notre patrimoine, c’est là-bas qu’il faut aller les chercher ! Nous avons des comptes qui sont très prisé dont un compte TikTok de plus de 120 000 abonnés. Nous avons déjà proposé et diffusé 100 podcasts bilingues (wolof/français) sur l’histoire du Sénégal « Xam sa démb xam sa tey » en collaboration avec Goethe Institut et les Archives nationales et nous venons de boucler 20 podcasts sur les tirailleurs en collaboration avec l’ambassade de France au Sénégal. Le format du conte peut parfaitement s’adapter : des capsules vidéo courtes, des podcasts de récits traditionnels, des extraits de spectacles bien rythmés. Le numérique permet de démocratiser l’accès au conte et de lui donner une résonance mondiale.

Propos recueillis par
Adama AIDARA