Le Sénégal ne doit pas devenir la patrie de la haine et de la xénophobie (Par Ibrahima Hamidou DEME)
Depuis plusieurs mois, j’alerte sur une évolution profondément préoccupante du débat public dans notre pays. Un discours de stigmatisation des étrangers, particulièrement dirigé contre les Guinéens d’ethnie peule, communément appelés Peul Fouta, s’installe progressivement dans l’espace public. Ce qui pouvait apparaître, au départ, comme des prises de position isolées est devenu, au fil des mois, une véritable rhétorique de la haine et de désignation de boucs émissaires.
Tout a commencé par des revendications visant à durcir les conditions de séjour des immigrés africains et à remettre en cause le droit du sol pour les enfants d’étrangers nés au Sénégal. Puis sont apparues, dans le débat public, des affirmations présentant les étrangers comme une menace démographique, économique et sociale. Il a ainsi été soutenu, sans preuve aucune, que les élèves étrangers, notamment guinéens, représenteraient une proportion exorbitante des effectifs des écoles publiques.
D’autres ont dénoncé une prétendue explosion de la natalité des Guinéens peuls, laissant entendre qu’ils seraient engagés dans une stratégie de substitution démographique. Les mêmes discours les accusent d’envahir les hôpitaux publics au détriment des Sénégalais, d’étouffer les commerçants et les chauffeurs sénégalais en pratiquant des prix prétendument déloyaux, et même de dégrader le cadre de vie par leur mode d’habitat ou leur manque supposé d’hygiène. Ainsi, de l’école à l’hôpital, du marché aux transports, jusqu’à la sphère privée, tout est progressivement mobilisé pour faire de l’étranger et particulièrement celui d’origine guinéenne, le responsable des difficultés économiques et sociales que traverse notre pays.
Cette mécanique est malheureusement bien connue. Elle consiste à construire, étape après étape, la figure d’un ennemi intérieur : un groupe présenté comme trop nombreux, trop visible, trop fécond, trop présent dans l’économie, trop coûteux pour les services publics, bref comme une menace pour l’identité et les intérêts de la nation. Ce n’est plus un débat sur les politiques migratoires ; c’est un processus de stigmatisation et de désignation d’un bouc émissaire. L’histoire nous enseigne que cette rhétorique constitue toujours le prélude aux discriminations, puis, lorsque rien ne l’arrête, aux violences.
Pourtant, cette présentation repose sur une confusion fondamentale. Une partie importante des personnes ainsi désignées comme des « Guinéens peuls » sont, en réalité, des Sénégalais à part entière, parce qu’elles sont nées au Sénégal ou ont acquis la nationalité sénégalaise conformément aux lois de la République. Leur origine familiale ne saurait les priver de leur qualité de citoyens sénégalais. De la même manière, des milliers de Sénégalais établis à l’étranger sont devenus, dans le respect des lois de leurs pays d’accueil, guinéens, maliens, ivoiriens, français, américains, etc. C’est une réalité universelle, inhérente aux migrations et à l’histoire des peuples. Vouloir aujourd’hui contester la pleine appartenance nationale de certains de nos concitoyens en raison de leurs origines, c’est remettre en cause des principes juridiques fondamentaux et ouvrir une dangereuse brèche dans notre pacte national et républicain.
Le plus inquiétant est que ce discours emprunte désormais des références et une rhétorique qui ont déjà produit ailleurs les pires fractures. Lorsque certains reprennent le fantasme du prétendu « grand remplacement », ils importent des concepts forgés dans d’autres contextes pour opposer des populations entre elles et nourrir la peur de l’autre. Une telle logique est incompatible avec les valeurs qui ont toujours fondé la nation sénégalaise.
Aujourd’hui, un nouveau seuil semble avoir été franchi. Un individu se réclamant de cette mouvance a publiquement appelé à s’en prendre, le 15 juillet 2026, aux Guinéens peuls afin de s’emparer de leurs biens, prétendant qu’une telle entreprise serait légitime. Des jeunes, certes marginaux, ont annoncé leur intention de suivre ce mot d’ordre.
Qu’un tel appel puisse être lancé par un sénégalais et recevoir un écho même marginal au Sénégal est déjà d’une gravité exceptionnelle. Qu’il ne suscite pas une condamnation unanime de toutes les forces politiques, sociales, religieuses et citoyennes de notre pays l’est davantage encore.
Mais au-delà de leur caractère moralement inacceptable, certaines de ces déclarations ont franchi toutes les lignes rouges. Elles ne relèvent pas du débat politique ni de la liberté d’expression. Les appels à la haine dirigés contre une communauté en raison de son origine ou de sa nationalité, les incitations à la violence, à la spoliation ou à la commission d’infractions contre des personnes désignées en raison de leur appartenance réelle ou supposée à un groupe, sont constitutifs d’infractions pénales.
Il appartient dès lors aux autorités judiciaires de traiter avec la plus grande fermeté de tels agissements et d’appliquer des sanctions exemplaires. L’impunité nourrit le sentiment que de tels discours sont tolérés. Le rôle de la justice est aussi de protéger notre modèle social, de préserver la paix civile et d’adresser un message clair à tous ceux qui seraient tentés de transformer la haine de l’autre en programme politique.
Le Sénégal a toujours été plus grand que les passions identitaires. Notre histoire est celle d’un peuple qui a fait de la Téranga une valeur cardinale, qui a accueilli des générations d’Africains venus vivre, travailler, entreprendre et contribuer à notre développement. Notre pays est aussi l’un des principaux pays d’émigration du continent. Des millions de Sénégalais vivent aujourd’hui à l’étranger et espèrent y être traités avec la dignité et le respect auxquels tout être humain a droit. Nous ne pouvons exiger de nos compatriotes ce que nous refuserions à ceux qui vivent parmi nous.
L’histoire nous enseigne que les drames collectifs commencent rarement par des violences de masse. Ils commencent presque toujours par des mots. Des mots qui divisent. Des mots qui désignent un groupe comme responsable des difficultés d’un peuple. Des mots qui finissent par convaincre certains que leur voisin est devenu un ennemi.
Le continent africain porte encore les cicatrices de tragédies qui auraient dû nous servir de leçon. Les dérives xénophobes observées actuellement en Afrique du Sud rappellent combien la rhétorique de la haine de l’étranger peut conduire à des violences que l’on croyait impensables dans le pays de Mandela qui devait être le symbole de la réconciliation, de la fraternité africaine, de la dignité et de la solidarité humaine. Le génocide des Tutsi au Rwanda a également montré jusqu’où peut mener la banalisation progressive des discours de haine et de déshumanisation.
Notre pays n’est évidemment pas dans une telle situation. Mais c’est précisément, parce que nous voulons qu’il n’y parvienne qu’il faut agir dès aujourd’hui. Les sociétés ne basculent pas en un seul jour. Elles basculent lorsque les alertes sont ignorées, lorsque les discours extrémistes sont banalisés et lorsque le silence des responsables finit par être interprété comme une forme de tolérance.
C’est pourquoi j’en appelle solennellement à toutes les forces vives de la Nation : aux autorités publiques, aux responsables politiques de toutes sensibilités, aux organisations de la société civile, aux chefs religieux et coutumiers, aux syndicats, aux universitaires, aux artistes, aux journalistes et à tous les citoyens attachés aux valeurs de notre Nation et de notre République.
Au-delà de nos divergences politiques, nous avons un devoir commun : défendre la dignité humaine, préserver la cohésion nationale et empêcher que le poison de la haine ne s’installe durablement dans notre société.
Le Sénégal doit rester fidèle à ce qu’il est : une terre de paix, d’ouverture et de fraternité. C’est cet héritage que nous avons reçu ; c’est celui que nous avons le devoir de transmettre.
Face à la montée des discours de haine, il ne peut y avoir ni indifférence ni calcul. Il est temps de faire bloc. Il est temps de faire barrage. Faisons barrage à la xénophobie. Faisons barrage aux discours de haine. Faisons barrage à ceux qui veulent dresser les Africains et les ressortissants d’autres pays les uns contre les autres.

