Lettre ouverte au président du Sénégal : «Ce climat de haine et de violence contre les homosexuels est en contradiction avec le panafricanisme de gauche»
TRIBUNE PUBLIÉE DANS LE JOURNAL FRANÇAIS, LIBERATION
Face à la répression contre les personnes LGBT +, un collectif de personnalités d’origine africaine s’adresse à Bassirou Diomaye Faye pour demander l’instauration d’un moratoire sur les arrestations et l’application des peines afin d’apaiser les tensions.
Nous vous adressons cette lettre dans un esprit de fraternité et de dialogue. Elle est portée par des femmes et des hommes d’origine africaine, vivant sur le continent comme dans la diaspora, et profondément attachés à l’avenir du Sénégal et, au-delà, à celui du projet panafricain.
Lorsque vous êtes arrivé au pouvoir, votre élection a suscité un espoir considérable, bien au-delà des frontières du Sénégal et du continent. Beaucoup ont vu en vous l’incarnation d’un renouveau politique, celui d’une nouvelle génération, porteuse de valeurs de justice, de dignité et de souveraineté. Vous vous êtes présenté comme étant inspiré par un «panafricanisme de gauche», suscitant ainsi enthousiasme et attente parmi celles et ceux qui aspirent à une Afrique plus libre, plus juste et plus unie.
Malheureusement, pour ce qui nous concerne, cet espoir a été assombri ces dernières semaines.
L’adoption récente de dispositions renforçant la pénalisation des personnes homosexuelles, ainsi que le climat social qui en découle, suscite une vive inquiétude. Les conséquences sont déjà visibles et dramatiques. Un jeune homme, perçu comme homosexuel – à tort ou à raison –, a été poignardé en pleine rue. D’autres ont été battus, emprisonnés, ou rejetés par leur famille et leur communauté. D’autres encore cherchent maintenant à fuir leur propre pays, le pays qu’ils aimaient.
Dans le même temps, des personnes vivant avec le VIH, y compris hétérosexuelles, n’osent plus se rendre dans les centres de santé pour se faire dépister ou soigner, par peur d’être stigmatisées et arrêtées, ce qui est arrivé plus d’une fois. Les associations qui accompagnaient les personnes les plus exposées ne peuvent plus le faire. Cette situation risque d’aggraver la propagation de l’épidémie et d’accroître la morbidité et la mortalité au Sénégal.
Un climat de peur, de haine et de violence s’est installé dans le pays, en contradiction avec le «panafricanisme de gauche» dont vous vous revendiquez.
Tel que nous le comprenons, le panafricanisme repose sur l’inclusion de tous les Africains, du continent comme de la diaspora. Il s’agit d’un projet d’unité, de solidarité et de dignité partagée. Quant au panafricanisme de gauche, selon nous, il entend a fortiori émanciper tous les Africains, et non enfermer en prison des adultes consentants qui ne nuisent à personne. Au demeurant, dans le monde, c’est plutôt à l’opposé du spectre politique, et notamment à l’extrême droite, que se déploient les agendas discriminatoires, que ce soit contre les noirs, contre les femmes ou contre les personnes homosexuelles.
Mandela et Tutu ont lutté contre les discriminations liées à l’orientation sexuelle
Le panafricanisme émancipateur qui est le nôtre a été incarné avec force par des figures historiques majeures. Nelson Mandela et Desmond Tutu, tous deux prix Nobel de la paix, ont constamment lutté contre les discriminations liées à l’orientation sexuelle. Jesse Jackson, avec sa Rainbow Coalition, avait inclus les personnes gaies et lesbiennes dans son combat pour l’égalité. Angela Davis, quant à elle, a toujours défendu une vision intersectionnelle des luttes, articulant les combats contre le racisme, le sexisme, le capitalisme et les discriminations liées à l’orientation sexuelle.
Par ailleurs, plusieurs pays africains ont récemment évolué dans le sens d’une plus grande reconnaissance des droits : Botswana, Mozambique, Gabon, ou encore Angola ont dépénalisé l’homosexualité ces dernières années. Ces choix montrent qu’il existe, en Afrique même, des trajectoires diverses, et qu’aucune fatalité ne condamne le continent à la répression.
Nous tenons à le dire clairement : il ne s’agit pas ici de condamner le Sénégal, ni de nier sa souveraineté, qui doit être respectée. Mais le Sénégal est signataire de la charte africaine des Droits de l’homme et des peuples et de la charte des Nations unies, qui consacrent notamment le respect de la vie privée et le principe de non-discrimination. Dès lors, pourquoi le Sénégal refuse-t-il de respecter ses propres engagements africains et internationaux ?
Certains affirment que l’homosexualité serait étrangère à l’Afrique. Cette idée ne résiste pas à l’analyse. Tous les historiens et ethnologues africains le savent. Dans de nombreuses langues africaines, y compris en wolof, des termes existent depuis longtemps pour désigner des réalités liées à l’homosexualité, preuve qu’elle n’est ni nouvelle ni importée. Au Sénégal, les goorjigeens avaient une place dans la société. Que vont-ils devenir ?
En revanche, les lois qui les répriment sont, pour l’essentiel, héritées de la colonisation. Qu’il s’agisse des codes pénaux d’inspiration française ou des «sodomy laws» introduites par l’Empire britannique à l’époque de la reine Victoria, ces dispositions ont été imposées de l’extérieur. Et les forces étrangères, qui poussent le Sénégal à poursuivre les homosexuels et les transsexuels et même à interdire tout débat serein sur la question, sont très diverses.
Ne pas confondre la foi et la loi
Quant à l’argument religieux, il appelle également à la prudence. Nous pensons que certains confondent la foi et la loi. La foi relève de la liberté individuelle la plus fondamentale, et doit être respectée. Mais la loi civile ne saurait être la simple transposition d’une doctrine religieuse. L’article premier de la Constitution proclame que «la République du Sénégal est laïque, démocratique et sociale». Le Sénégal est une démocratie, reconnue pour son pluralisme ; il n’a jamais été une théocratie, fondée sur la charia. Une telle évolution ferait peser des risques non seulement sur les minorités sexuelles, mais aussi sur les femmes, les non-musulmans, et, plus largement, sur toutes les libertés publiques.
L’islam sénégalais était un islam tolérant. Aujourd’hui, est-ce un islam intégriste qui est en train de s’imposer dans le pays ? L’image du Sénégal en est déjà affectée sur la scène internationale. Plusieurs études montrent que les discriminations portent atteinte au développement. Le Sénégal a besoin de tous ses enfants.
Aujourd’hui, dans certaines régions d’Afrique, on observe la montée de courants fondamentalistes et violents, dans différentes traditions religieuses. Ces mouvements fragilisent les sociétés et menacent l’unité africaine en diffusant des idéologies de haine, de division et d’exclusion.
Face à cela, il nous semble urgent de réaffirmer un autre chemin : celui du dialogue. Nous faisons toutes et tous partie d’une même famille panafricaine. Et comme dans toute famille, des désaccords peuvent exister. Mais, c’est par la palabre, sous le baobab ou ailleurs, que ces désaccords peuvent être discutés. C’est dans cet esprit que nous vous écrivons aujourd’hui.
Nous souhaitons inviter les autorités sénégalaises à ouvrir un dialogue respectueux et constructif sur ces questions. Mais en attendant, nous appelons à l’instauration d’un moratoire sur les arrestations et l’application des peines afin d’apaiser les tensions et de permettre une réflexion collective.
Nous souhaitons aussi que la loi de mars 2010, relative au VIH-sida, soit respectée, et notamment son article 12, car les tests doivent être effectués de façon libre et volontaire, et les résultats doivent rester confidentiels.
Monsieur le Président, nous formons le vœu que le Sénégal, continue d’être un phare pour l’Afrique, non seulement par sa stabilité politique, mais aussi par son engagement en faveur de la dignité humaine.
Doudou Diène Ancien rapporteur spécial de l’ONU pour les nouvelles formes de discrimination
Alice Nkom Avocate, membre du forum permanent de l’ONU pour les personnes d’ascendance africaine
Victorin Lurel Sénateur de la Guadeloupe, ancien ministre
Marcellin Nadeau Député de la Martinique
Olivier Serva Député de la Guadeloupe
Annah Bikouloulou Adjointe au maire de Paris, chargée de l’égalité, des droits humains et de la lutte contre les discriminations
Nouriati Djambae Conseillère départementale des Bouches-du-Rhône
Jean-Jacob Bicep Ancien député européen, membre de la commission des droits humains
Dominique Sopo Président de SOS Racisme
Achille Mbembe Philosophe
Jean-Claude Barny Cinéaste Eva Doumbia Metteuse en scène, écrivaine
Brian Scott Bagley Fondateur du musée Joséphine-Baker
Matthieu Niango Essayiste, écrivainBrahim Naït-Balk Animateur radio, entraîneur de football
Jo Amaranthe Cofondateur de la Black Pride
Fabrice Nguena Défenseur des droits humains, auteur
Carlos Idibouo Défenseur des droits humains
Félicité Esther Zeifman Avocate au barreau de Paris
Brice Nzamba Avocat au barreau de Paris
Nadia Chonville Ecrivaine
Brice Armien-Boudré Coprésident de Kap Caraïbe
Jeanne-Marie Rugira Professeure à l’Université du Québec à Rimouski
David Andrew Ecrivain, poète, défenseur des droits humains
Jérémy Clamy-Edroux Ex-joueur professionnel de rugby, ingénieur et conférencier
Emma Onekekou Communicante, écrivaine
Aggée- Célestin Lomo-Myazhiom Maître de conférences
Sabine Chyl Activiste pour les droits humains
Blaise Ndala Ecrivain, juriste.

