DR IBRAHIMA DIAWARA, ANCIEN COORDONNATEUR DU PADA: « L’apiculture est le secteur le plus rentable de l’élevage »
Au Sénégal, il est difficile d’évoquer la modernisation de l’apiculture sans citer le Dr Ibrahima Diawara. Ancien responsable du Centre national d’apiculture de Mbao et coordonnateur du Projet d’appui au développement de l’apiculture (PADA) pendant 17 ans, ce vétérinaire de formation a joué un rôle majeur dans la transformation de la filière ces dernières années. Son pari de miser sur la jeunesse afin de rendre l’apiculture attractive porte aujourd’hui ses fruits. Aujourd’hui admis à la retraite après une longue carrière au ministère de l’Élevage, Dr Diawara reste convaincu que « l’apiculture est le secteur le plus rentable de l’élevage ».
Vous avez piloté le Projet d’appui au développement de l’apiculture (PADA) pendant 17 ans. Comment se porte aujourd’hui l’apiculture au Sénégal ?
L’apiculture se porte très bien au Sénégal. Nous constatons une bonne croissance de la production ainsi qu’une multiplication des colonies d’abeilles, qui sont désormais des espèces protégées. On ne doit plus les tuer. Les conditions sont aujourd’hui réunies pour favoriser leur développement, compte tenu de leur rôle essentiel dans la pollinisation et la production de miel ainsi que d’autres produits dérivés. Les autorités publiques ont également pris conscience de l’importance des abeilles, aussi bien pour la pollinisation que pour la création d’emplois et la production de miel. Beaucoup de jeunes s’intéressent désormais à cette activité. Ces 15 dernières années, l’apiculture a fait un grand bond parce que les principaux facteurs limitants – notamment le manque de formation, de matériel, de financement et de débouchés – sont progressivement pris en charge. Pour comprendre l’évolution de l’apiculture au Sénégal, il faut regarder plusieurs aspects. D’abord, l’engagement de l’État. Aujourd’hui, dans beaucoup de programmes publics, le développement de l’apiculture est intégré. Ensuite, il y a les partenaires nationaux et internationaux qui financent de nombreux projets, allant de petits microprojets à de grands programmes structurants. Je peux citer le projet japonais que nous avons piloté entre 2015 et 2023-2024, qui a permis le financement de quelque 6 000 ruches. La ruche constitue l’élément de base du développement de l’apiculture moderne. Ce projet a également permis de former plus de 1 000 apiculteurs et leurs organisations. Il y a aussi le projet panafricain qui a contribué à la mise en place de la plateforme des acteurs de la filière apicole du Sénégal. Aujourd’hui, nous évoluons vers la création de coopératives locales. Ce travail est déjà en cours dans plusieurs zones du pays. L’Organisation internationale du Travail (OIT) a également financé un projet intitulé « Des emplois verts pour les femmes et les jeunes dans le delta du Saloum », destiné à favoriser l’emploi des jeunes et des femmes. Ce programme a appuyé la mise en place de coopératives et la formation de formateurs en milieu rural. En Casamance, beaucoup de jeunes s’intéressent à l’apiculture. Dans d’autres régions également, des coopératives sont en train de voir le jour. Avec l’appui de l’OIT et de son projet sur les emplois verts, la dynamique se développe partout. Au nord du pays aussi, dans le cadre de la Grande Muraille Verte, des structures apicoles sont en cours d’installation.
Aujourd’hui, quelle est la capacité de production du miel au Sénégal ?
En 2024, nous étions à environ 9 500 tonnes de miel produites. Cette production continue d’évoluer. Toutefois, il faut distinguer deux types de production : la production moderne et la production traditionnelle. Il ne faut pas non plus confondre cela avec la cueillette de miel sauvage, qui donne généralement un miel de qualité moyenne. La production traditionnelle tend cependant à mieux maîtriser les techniques de traitement du miel que la simple cueillette. Grâce à la formation, nous nous orientons progressivement vers un véritable développement de l’apiculture moderne au Sénégal. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes apiculteurs sont bien structurés au sein de coopératives et assurent une production régulière. Ils évoluent aussi vers l’autonomisation dans la fabrication du matériel apicole, notamment les ruches et les tenues, qui étaient auparavant importées.
Le miel produit au Sénégal peut-il couvrir les besoins de consommation nationale ?
Pas encore, car la demande est devenue très forte. Les populations connaissent désormais les bienfaits du miel, ce qui explique l’augmentation de la consommation. L’autre opportunité, c’est que le miel sénégalais est de plus en plus exporté grâce à sa qualité reconnue. Une bonne partie de la production est aujourd’hui exportée vers le Maroc et d’autres pays maghrébins. La qualité du miel sénégalais est appréciée. La production nationale ne suffit donc pas encore à couvrir tous les besoins, surtout qu’une part importante est orientée vers l’exportation.
Peut-on avoir une idée des quantités exportées chaque année ?
Nous ne disposons pas encore de chiffres exacts, mais nous constatons une forte tendance à l’exportation vers les pays arabes, certains pays asiatiques et même l’Europe, où le miel est très demandé. Nous avions engagé des démarches pour obtenir l’agrément permettant d’exporter vers l’Union européenne. Mais les exigences européennes en matière de contrôle sanitaire, de suivi et de monitoring sont très lourdes. Aujourd’hui, l’orientation consiste plutôt à permettre à chaque coopérative ou structure d’obtenir son propre agrément. Chaque coopérative devra remplir les conditions exigées en matière de suivi sanitaire et de qualité afin d’exporter. Si nous parvenons à accéder pleinement au marché européen, les prix pratiqués y sont sans commune mesure avec ceux du marché local. Cela pourrait véritablement booster l’apiculture et favoriser davantage la création d’emplois.
À combien s’élève le portefeuille de financement des projets dédiés à l’apiculture ?
Par le passé, l’État allouait déjà un budget annuel à l’apiculture à travers le ministère de l’Élevage. Aujourd’hui, plusieurs projets relevant des ministères de l’Environnement et de l’Agriculture comportent également des volets apicoles. À cela s’ajoutent les ONG, les partenaires internationaux et la coopération internationale qui interviennent dans le financement de la filière. Aujourd’hui, on peut chiffrer à plusieurs milliards les financements destinés au développement de l’apiculture. La filière bénéficie désormais d’un soutien important, notamment en matière de formation, d’équipements et d’infrastructures. Quand je parle d’infrastructures, je fais référence aux unités de traitement du miel et aux mielleries qui doivent répondre aux normes de qualité. Le coût moyen d’une miellerie varie entre 15 et 25 millions de FCFA. Ce sont généralement des infrastructures collectives mises en place au niveau des coopératives, avec l’appui de l’État, des ONG ou d’autres partenaires. Il est également prévu de réhabiliter le Centre national d’apiculture de Mbao et de créer un centre des métiers de l’apiculture.
Malgré ce potentiel, le Sénégal continue d’importer du miel. Que faut-il faire pour combler ce déficit ?
Le premier défi consiste à renforcer le contrôle et à former davantage les agents chargés de cette mission. Il faut également poursuivre le financement des structures apicoles qui se développent actuellement. Si ces aspects sont pris en compte, nous pouvons espérer une forte augmentation de la production dans les prochaines années. Entre 2008 et 2009, nous produisions entre 2 000 et 3 000 tonnes. En 2024, nous sommes passés à 9 500 tonnes. Nous avons également lancé un projet de recensement des ruches et d’évaluation de leur productivité afin d’obtenir des données fiables sur les capacités réelles du Sénégal. Cette étude permettra de mieux orienter les politiques de développement de la filière. Nous avons aussi la capacité locale de fabrication du matériel apicole, ce qui est fondamental. On ne peut pas développer durablement une filière en dépendant des importations de matériel et d’intrants. Aujourd’hui, les ruches sont fabriquées presque partout au Sénégal. Une bonne partie des tenues apicoles est également produite localement. Cela crée des emplois indirects, notamment chez les menuisiers, les tailleurs et les artisans qui fabriquent le matériel. Quand on parle des emplois créés par l’apiculture, on pense souvent uniquement aux apiculteurs. Pourtant, toute la chaîne de fabrication du matériel participe à cette dynamique économique. C’est pourquoi nous plaidons pour la création de centres dédiés aux métiers de l’apiculture afin de former des spécialistes capables de maîtriser la fabrication des équipements et les techniques modernes d’élevage des abeilles. L’apiculture n’est pas une activité très contraignante. Elle peut être pratiquée parallèlement à d’autres activités tout en restant rentable et professionnelle. Aujourd’hui, nous nous sommes rendu compte que l’apiculture est la filière la plus rentable de l’élevage. Contrairement à la volaille ou aux ovins, où l’alimentation représente une grande partie des dépenses, les abeilles n’ont pratiquement pas besoin d’être nourries. Mieux encore, ce sont elles qui nous nourrissent à travers la pollinisation des vergers et des champs. Cette pollinisation profite non seulement à l’apiculteur, mais également à tous les producteurs environnants. Une abeille peut parcourir jusqu’à 100 kilomètres pour butiner et polliniser. C’est dire toute l’importance des abeilles pour l’environnement, l’agriculture et l’économie.
Mamadou Lamine CAMARA

