Société

ÎLE DE SANGOMAR: L’île vierge et sacrée, sanctuaire du génie protecteur des Sérères

Au cœur du delta du Saloum, entre l’immensité de l’océan Atlantique et les eaux calmes des bolongs, se dresse une langue de sable chargée d’histoire et de mystère : l’île de Sangomar. À première vue, elle semble déserte, presque inaccessible. Pourtant, pour les populations de Dionwar, elle est bien plus qu’un simple territoire : c’est un sanctuaire, un lieu de recueillement et de communion avec les forces invisibles.

Classée au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2011, l’île de Sangomar incarne à la fois la richesse écologique du delta et la profondeur des croyances traditionnelles sérères. Île vierge et inhabitée, elle est considérée comme le temple spirituel où réside le génie protecteur du village, également appelé Sangomar. Une présence invisible mais omniprésente, respectée et crainte, qui façonne les pratiques et les récits des habitants.
Ici, rien ne se fait sans autorisation. L’accès à l’île est strictement encadré par les familles Ndong et Sarr, dépositaires d’une tradition ancestrale. Gardiens du temple, ils veillent depuis des générations sur ce lieu sacré où, selon les croyances, se rencontrent les âmes des défunts.
Dans une maison modeste de Dionwar, à l’ombre des regards et du tumulte du monde, Khady Mofi – de son vrai nom Khady Sarr – incarne cette mémoire vivante. Drapée dans un grand boubou en wax, la septuagénaire accueille avec calme et dignité. Elle installe des chaises, prend le temps, puis commence à raconter.
« Notre famille est la gardienne du temple de génération à génération. Nous assurons l’entretien des lieux depuis plus de 100 ans. C’est mon arrière grande mère qui le faisait, ensuite ma grande et ainsi de suite jusqu’à ma personne. Le serpent qui est le génie de Sangomar protège le village et les personnes qui y vivent. Durant la nuit, il peut quitter l’île de Sangomar faire le tour du village et y retourner. Le serpent vie sur l’île de Sangomar. Et pour les rituels, nous le faisons tous les mercredis et je serais accompagné par une personne et tous deux nous faisons les rituels pour le génie protecteur. Il est accueillant, d’ailleurs il protège plus les étrangers que ceux du village », confie-t-elle d’une voix posée.
Dans l’imaginaire collectif, le génie de Sangomar prend souvent la forme d’un serpent, symbole de protection et de vigilance. Une présence discrète mais redoutée, qui veille sur l’équilibre entre les hommes et leur environnement.
Non loin de là, Ibrahima Ndong Alkaly, membre de la famille Simala, poursuit le récit avec gravité. Veilleur de l’île, il en connaît les moindres secrets. « Sur toute cette côte et même celle atlantique Sangomar est le roi des génies. Sur l’île, jusqu’à présent il y a des choses et arbres qu’on ne touchent pas. Si par malheur vous l’emportez, la nuit tombé vous ferez des cauchemars et il faudra le retourner ici pour être en paix », explique M. Ndong.
Il évoque aussi une île vivante, habitée par une faune discrète – chacals et serpents – qui ne se manifeste qu’à la faveur de la nuit. Un monde parallèle, presque invisible, où les règles ne sont pas celles des hommes. Mais Sangomar n’est pas seulement un haut lieu de spiritualité. Elle s’inscrit aussi dans l’histoire nationale.
Ibrahima Ndong se souvient : « Le premier président du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, se déplaçait en voiture chaque mois ou chaque semaine pour venir faire des sacrifices dans l’île de Sangomar. Et finalement, l’avion présidentiel avait porté le nom du génie protecteur dénommé Pointe de Sangomar ».
Entre mythe et réalité, Sangomar demeure un espace à part, où le visible et l’invisible cohabitent en silence. Pour les habitants de Dionwar, l’île n’est pas seulement un héritage. Elle est une présence, une protection, un lien vivant entre les générations. Dans ce coin du Sénégal, le temps semble suspendu. Et au fil des marées, Sangomar continue de veiller.

Fatou DIOUF