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PORTRAIT MONSEIGNEUR FRANCIS BADJI: L’homme qui refusait la soutane d’évêque

La scène se passe dans les jardins de la cathédrale Saint-Antoine de Padoue de Ziguinchor. Un jeune prêtre de vingt-huit ans découvre la soutane que son oncle lui a fait confectionner au Cameroun : boutons dorés, doubles manches, une pièce somptueuse. Il la regarde. Et il refuse : « Je ne vais pas porter cette soutane qui ressemble à celle d’un évêque. Les gens penseront que j’aspire à l’épiscopat ». Sœur Marguerite Marie Mendy doit insister longtemps avant qu’il cède. Ce jour-là, Francis Badji ignore que Dieu sourit. Il vient d’être ordonné prêtre. Il pense que l’histoire s’arrête là.

Trente-deux ans plus tard, ce samedi 11 avril 2026, veille du Dimanche de la Miséricorde Divine, Joseph Francis Janvier Badji revêtira légitimement cette soutane qu’il refusait et s’avancera au lycée Saint-Benoît de Kolda pour recevoir l’imposition des mains qui fera de lui un évêque. Mgr André Guèye, archevêque métropolitain de Dakar, présidera la cérémonie, avec à ses côtés Mgr Jean-Pierre Bassène, évêque de Kolda, et Mgr Waldemar Stanislas Sommertag, nonce apostolique au Sénégal. Dieu, visiblement, a la mémoire tenace. Et peut-être aussi un sens aigu de la mise en scène.
Pour comprendre comment on en arrive là, il faut remonter loin. Il faut aller jusqu’à Santhiaba, un quartier populaire de Ziguinchor. C’est là que tout commence, le 1er janvier 1966, quand Joseph Francis Janvier Badji vient au monde. Ce premier jour de l’année lui vaut son troisième prénom : Janvier. Soixante ans plus tard, le 10 janvier 2026, le pape Léon XIV annonce sa nomination comme évêque coadjuteur de Mgr Jean-Pierre Bassène, premier évêque du diocèse de Kolda érigé le 22 décembre 1999 par le saint pape Jean-Paul II.
Le 1er janvier 1966, il naît. Le 10 janvier 2026, Rome annonce sa nomination. Soixante ans et neuf jours entre les deux dates. Ceux qui croient à la Providence y lisent bien plus qu’une coïncidence. C’est au cœur de ce quartier, dans la maison familiale des Badji, que Simon Badji et Fabiana Diémé élèvent leurs huit enfants dans l’austérité et leur transmettent une foi forgée dans l’épreuve. C’est dans cette atmosphère d’accueil, de labeur et de foi silencieuse que le futur évêque grandit.
À Santhiaba, les témoins ne manquent pas. Laurent Sambou, plus connu sous « Meu », fréquente le jeune Francis depuis 1973. Servant d’autel à la cathédrale Saint-Antoine de Padoue depuis 1972, il est l’un des témoins les plus proches de cette enfance. C’est en effet en 1980 que Francis s’approche de lui avec une demande précise : apprendre à servir la messe, devenir enfant de chœur pour la paroisse. Laurent le forme, lui enseigne les gestes et le rythme de la liturgie. Depuis lors, leur complicité devient telle que les gens du quartier les croient frères. Certains, croisant Laurent à Dakar, lui demandent des nouvelles de « son jeune frère ». Après plus de cinquante ans de voisinage, son jugement sur Francis vaut plus qu’un éloge : « Francis a toujours été un garçon sans problème, calme, respectueux des gens et très sérieux ». Cinquante ans. Le même verdict. C’est saignant.

Excellent footballeur, ailier droit
Son frère Jacques garde, quant à lui, d’autres images, plus intimes. Pendant les vacances scolaires, les deux frères rejoignent tantôt Diourou, village de leur mère, tantôt Djilapao, village de leur père. À Diourou, Francis apprend à cultiver le riz avec le kadiandiou, outil traditionnel casamançais. Mais dans les champs, il ne parvient pas à tenir le rythme de Jacques. « Quand on courait, Francis était toujours derrière. Il criait : Jacques pèrame, Jacques, attends-moi ! », rapporte-t-il. Un souvenir qui fait sourire. Il dit aussi, sans apprêt, la fraternité concrète de deux enfants qui ont grandi ensemble dans la boue et la fraîcheur des rizières. À Djilapao, pourtant, le tableau change radicalement : Francis se révèle excellent footballeur, ailier droit, capable de créer des ouvertures constantes pour ses coéquipiers. Ce sens du jeu collectif, cette aptitude naturelle à mettre les autres en position de réussir, il les gardera toute sa vie. Des années plus tard, c’est encore Jacques qui choisit son frère pour célébrer son mariage. On ne confie pas un tel jour à quelqu’un en qui l’on n’a pas une confiance absolue.
Ibra Pouye, lui, est le voisin de toujours. Musulman, ami d’enfance, il grandit dans le même groupe que Francis. Ce qu’Ibra retient de l’homme, c’est d’abord une présence. Il dit : « Toujours souriant. Difficile de savoir à quel moment il est énervé ou qu’il a mal ». Pourtant, derrière cette sérénité apparente se cache une attention concrète et constante aux autres. Quand Francis apprend qu’une famille traverse une épreuve, il s’approche, tente de ramener la paix et aide sans jamais en parler. Ce sont les gens eux-mêmes qui reviennent témoigner et demander qu’on prie pour lui, longtemps après avoir été secourus.
Pendant toutes ses années à Brin, chaque fois qu’il passe à Ziguinchor, il s’arrête chez les voisins et prend le temps d’échanger avec chacun. Le futur évêque ne fait jamais de distinction entre musulmans et chrétiens. À chaque fête musulmane, il appelle Ibra en premier pour lui présenter ses vœux, avant de rendre visite à la famille. « Nous avions même honte de lui tellement il était calme, posé », confie Ibra. Cette maîtrise intérieure traverse tous les témoignages recueillis, qu’ils viennent de Santhiaba, de Kolda ou de Brin. Quelque chose, chez cet homme, ne change pas.
Le parcours qui s’ouvre alors suit les étapes classiques de la formation sacerdotale sénégalaise : brevet au Petit Séminaire Saint-Louis en 1983, baccalauréat série D en 1987, philosophie à Brin de 1987 à 1989, théologie au Grand Séminaire de Sébikhotane jusqu’en 1994. Le 28 décembre 1994, Mgr Maixent Coly l’ordonne prêtre à Oussouye. Il a vingt-huit ans. Et c’est là que surgit la fameuse soutane, celle aux boutons dorés, celle que son oncle, l’abbé Olivier Coly, a fait confectionner au Cameroun. Le jeune prêtre la découvre dans les jardins de la cathédrale et refuse net. On connaît la suite. Ce refus, humble et ferme à la fois, résume un homme que trente ans de témoignages confirmeront trait pour trait. Peu après son ordination, l’abbé Francis Badji rejoint Kolda comme vicaire à la cathédrale Notre-Dame-des-Victoires. La ville est alors encore un doyenné du diocèse de Ziguinchor, et le père Jean-Pierre Lopy en assure la cure.

« Il ne reculait jamais devant la tâche »
À l’Université catholique de l’Afrique de l’Ouest d’Abidjan, il obtient une maîtrise en philosophie. En 2001, il rentre au Sénégal et rejoint le Grand Séminaire de Brin comme professeur. Il y retrouve l’abbé Bernard Diatta, son compagnon de route depuis le moyen séminaire Notre-Dame de Ziguinchor : tous deux avaient été ordonnés prêtres à Oussouye en décembre 1994, étaient partis ensemble à l’UCAO d’Abidjan à la rentrée 1997 et avaient été nommés professeurs de philosophie à Brin en l’an 2000. De cette longue fréquentation, l’abbé Diatta retient d’abord un enseignant : « rigoureux et travailleur, il ne reculait jamais devant la tâche, généreux dans l’effort et constant dans le travail bien fait ».
Mais Francis Badji est aussi musicien, et ce talent échappe aux diplômes. Il se fait connaître comme auteur-compositeur apprécié, mettant son don au service de la liturgie et de la vie de l’Église. Et ce n’est pas un hasard. Car pour son ordination sacerdotale, il avait choisi pour devise ces mots du psalmiste : « Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche annoncera ta louange » (Psaume 50, 17). Une prière avant d’être un programme. Celui qui forme des prêtres en semaine est aussi celui qui chante la foi le dimanche et aide les autres à la chanter. Les deux, chez lui, ne font qu’un.
En 2017, il accède au rectorat du Grand Séminaire, portant à vingt-cinq ans au total son engagement au service de la formation sacerdotale. Son ami d’enfance, l’abbé Jean-Baptiste Sané, résume avec la précision de qui connaît l’homme depuis Santhiaba. Il confie : « Un homme de grande écoute. Face aux situations tendues, il sait trouver les mots pour apaiser. Il a une patience extraordinaire. Il prend son temps avant d’agir ». Sœur Marguerite Marie Mendy nuance aussitôt. Et le portrait n’en est que plus vrai. « Il sait être ferme et têtu à ses heures », attenue-t-elle. L’humilité de Francis Badji n’est pas mollesse. C’est une force tranquille, qui résiste à la pression sans jamais se démentir.
Ses armoiries épiscopales traduisent ce programme de vie en images. L’écu se divise en deux parties par une ligne oblique, chaque couleur portant l’une des deux vertus de sa devise. Le gris symbolise l’humilité, vertu première du serviteur de Dieu, tandis que le vert exprime la confiance et l’espérance, forces vives de la vie chrétienne. Sur le gris, la Sainte Famille de Nazareth, modèle du serviteur. Sur le vert, un soleil se lève à l’Est, vers Kolda, avec quatre palétuviers représentant les quatre Évangiles, et le rônier qui donne de lui-même à chaque étape de sa croissance. Au centre, un piroguier avance sur les eaux dans le sillage des missionnaires qui ont évangélisé la Casamance en remontant le fleuve vers le Fouladou. Sa devise résume tout en deux mots : « Humilitas Fiduciaque », humilité et confiance. La même direction, la même mission, le même Seigneur.

Viviane DIATTA