TROISIÈME PILIER DU JEÛNE: Le partage, une exigence de foi
Le jeûne et la prière trouvent leur véritable accomplissement dans le partage. Sans cette dimension essentielle, explique l’abbé Roger Gomis, ils resteraient stériles.
Dans la tradition biblique, le partage constitue une exigence de foi et non une simple option. Le Secrétaire général permanent de l’Union du Clergé du Sénégal rappelle que la Loi de Moïse établissait déjà des règles de solidarité. Elle interdisait notamment de garder en gage le manteau du pauvre, imposait de laisser aux nécessiteux les épis oubliés dans les champs et instituait l’année sabbatique de remise des dettes.
Les prophètes, quant à eux, ont constamment dénoncé l’injustice. Amos fustige ceux qui vendent le juste pour de l’argent, tandis qu’Isaïe condamne les décrets iniques qui privent les pauvres de justice. Jésus lui-même place les pauvres au cœur de son message : « Heureux les pauvres de cœur, le Royaume est à eux ».
Il s’identifie, soutient l’abbé Roger Gomis, aux affamés, aux assoiffés, aux étrangers, aux malades et aux prisonniers. Le jugement se fera, rappelle-t-il, sur la charité concrète.Le pape Léon XIV insiste également sur cette responsabilité : « La condition des pauvres est un cri qui interpelle notre vie, nos sociétés, nos systèmes, l’Église. » L’écoute de ce cri ne doit pas rester sans réponse.
Au-delà de la dimension biblique, le prêtre évoque aussi la tradition sénégalaise de la « marmite de Carême », qui incarne concrètement cette solidarité. Les fidèles apportent des denrées alimentaires aux comités Caritas des paroisses, lesquelles sont ensuite redistribuées aux familles en difficulté, aux veuves, aux malades et aux personnes âgées.
Chacun donne selon ses moyens. Les plus modestes apportent parfois une simple boîte de tomates, tandis que les plus aisés contribuent davantage. L’essentiel demeure la démarche du don. La marmite de Carême ne se limite d’ailleurs pas à la nourriture : elle peut aussi servir au paiement de frais médicaux, au soutien scolaire ou encore à l’accompagnement social.
Par ailleurs, Caritas développe également des projets de développement tels que le microcrédit, la formation professionnelle et l’alphabétisation.En plus de la « marmite de Carême », il existe également la quête impérée. Le deuxième dimanche de Carême, une quête spéciale est organisée dans toutes les paroisses au profit des œuvres caritatives diocésaines.
« Contribuer manifeste la responsabilité de chaque baptisé. L’autonomie dont parlent les évêques commence par la générosité des fidèles. La transparence dans l’utilisation des fonds s’impose. Les responsables doivent rendre compte. Cette transparence restaure la confiance et encourage la générosité », explique le religieux.
Le denier du culte : soutenir la vie de l’ÉgliseAu-delà des quêtes occasionnelles, l’abbé Roger Gomis évoque également le denier du culte. Il s’agit de la contribution financière régulière des catholiques pour soutenir matériellement l’Église. Cette participation volontaire représente, explique-t-il, la principale ressource des diocèses, soit environ 46% de leur budget total. Elle permet de couvrir les charges essentielles : la rémunération des prêtres, le fonctionnement des paroisses, l’entretien des bâtiments et les formations pastorales.« Le denier du culte n’est pas facultatif. Contrairement à une idée répandue, l’Église ne dispose pas de ressources illimitées. Chaque diocèse, chaque paroisse dépend de la générosité de ses fidèles pour vivre et accomplir sa mission. Dans le contexte sénégalais où les évêques appellent à l’autonomie financière, cette contribution prend tout son sens », clarifie l’homme d’Église.
Selon lui, le Carême constitue un moment propice pour réfléchir à sa participation au denier du culte. Donner régulièrement, même modestement, selon ses moyens, manifeste la solidarité ecclésiale. Cette démarche s’inscrit dans le partage, troisième pilier du Carême, et traduit concrètement la responsabilité de chaque baptisé envers sa communauté.
Les diocèses font toutefois face à plusieurs défis, notamment la baisse du nombre de donateurs et l’inflation qui grignote les budgets.« Pourtant, les besoins augmentent. Soutenir financièrement l’Église permet à celle-ci de témoigner librement de sa foi, de servir les pauvres, de former les agents pastoraux. C’est participer activement à la construction de cette Église autonome que les évêques appellent de leurs vœux », explique-t-il.
Au-delà de l’aumônePour l’abbé Roger Gomis, le partage ne se limite pas à l’aumône. Il exige également une transformation des structures qui produisent l’injustice. Selon lui, l’accumulation excessive de richesses par quelques-uns pendant que d’autres manquent du nécessaire constitue une injustice structurelle.
« L’Église doit dénoncer prophétiquement : politiques économiques qui favorisent les riches, revendications légitimes des travailleurs exploités, accaparement de terres, droits des petits paysans. Les communautés peuvent créer des alternatives : coopératives de production, systèmes d’épargne solidaires, entreprises sociales qui redistribuent équitablement », dit-il.
Ces initiatives montrent, selon lui, qu’une autre économie est possible, fondée sur la coopération et le service du bien commun. Le message papal appelle également à cette responsabilité : nos communautés doivent devenir des lieux où le cri de ceux qui souffrent est accueilli et où l’écoute engendre des chemins de libération.
Viviane DIATTA

