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PR MBATHIO DIOP DIOUF, MAITRE DE CONFERENCES AGREGEE EN SANTE PUBLIQUE: « La diminution du flux salivaire favorise l’acidité et la prolifération bactérienne »

Pendant le Ramadan et le Carême, il est essentiel de maintenir une bonne hygiène bucco-dentaire. Dans cet entretien, le Professeur Mbathio Diop Diouf explique que le respect des bonnes pratiques d’hygiène bucco-dentaire permet de réduire la survenue des caries durant ces périodes de jeûne. Elle revient également sur les différents impacts du jeûne sur la santé de la bouche et des dents.

Quel est le lien entre le jeûne et la santé bucco-dentaire ?

Pendant le Carême ou toute autre période de jeûne, l’hygiène bucco-dentaire devient particulièrement importante. En effet, le respect des bonnes pratiques d’hygiène peut réduire la survenue de la carie dentaire. La fréquence des prises alimentaires diminue, ce qui réduit le temps d’exposition des dents aux sucres et aux acides produits par les bactéries. Par conséquent, la déminéralisation de l’émail est moins importante. Cette période est également marquée par une diminution de la formation du biofilm bactérien liée aux collations.

Le grignotage étant moins fréquent, il y a moins de substrat permettant la formation de la plaque dentaire entre les brossages. Cependant, certaines précautions doivent être prises. La diminution du flux salivaire favorise l’acidité de la cavité buccale et la prolifération bactérienne. Cela peut augmenter les risques de mauvaise haleine (halitose), de caries et de maladies parodontales.

La déshydratation peut-elle impacter la santé bucco-dentaire ?

Oui. La déshydratation a un impact direct et significatif sur la santé bucco-dentaire. Pendant le jeûne du Ramadan ou le Carême, le manque d’eau entraîne une diminution de la production de salive, appelée hyposialie. Or, la salive constitue le principal système de défense de la bouche. Ce manque d’hydratation augmente l’acidité buccale et crée un environnement favorable à la prolifération bactérienne, aux caries et aux maladies parodontales.

La salive joue en effet un rôle essentiel : elle neutralise les acides et participe à la reminéralisation de l’émail. Lorsque la salive diminue, les bactéries nocives se multiplient plus rapidement sur les dents et les gencives, augmentant ainsi le risque de caries et de maladies parodontales.

La déshydratation favorise également la mauvaise haleine (halitose). Les bactéries et les cellules mortes stagnent davantage sur la langue et les gencives. En l’absence du « nettoyage » naturel assuré par la salive, ces bactéries produisent des composés odorants. Ce phénomène est souvent accentué par l’acidocétose de jeûne, lorsque l’organisme utilise les graisses comme source d’énergie.

À cela peuvent s’ajouter d’autres désagréments : une bouche sèche (xérostomie) rendant les muqueuses plus fragiles, l’apparition plus fréquente d’aphtes ou d’infections buccales, une sensation de brûlure dans la bouche, des difficultés à parler, une sensibilité dentaire accrue, surtout si le jeûne s’accompagne de reflux acides. Pour limiter ces effets, il est conseillé de s’hydrater abondamment pendant les heures où cela est permis, notamment au moment de la rupture du jeûne ou lors du repas du Carême. Boire suffisamment d’eau stimule les glandes salivaires.

Il est également recommandé de se rincer la bouche à l’eau claire durant la journée afin de maintenir une certaine humidité et d’éliminer les bactéries, notamment lors des ablutions de 14 heures et de 17 heures. Enfin, il est préférable d’éviter certains irritants comme le café, le thé ou les aliments trop salés et épicés, qui accentuent la déshydratation.

Quelles autres conséquences le jeûne peut-il avoir sur la santé bucco-dentaire ?

Au-delà de la sécheresse buccale, le jeûne prolongé ou intermittent entraîne plusieurs modifications biologiques qui peuvent affecter les dents et les gencives. La première est l’haleine de cétose. Lorsque l’organisme manque de glucides, il utilise les graisses comme source d’énergie et produit des corps cétoniques.

L’un d’eux, l’acétone, est évacué par la respiration, donnant à l’haleine une odeur caractéristique, parfois décrite comme « fruitée » ou comparable à celle d’un dissolvant. Cette odeur est d’origine métabolique et ne disparaît pas uniquement avec le brossage des dents. Le jeûne peut également provoquer une acidification de la bouche et une érosion de l’émail.

L’absence de mastication réduit la production de salive, qui joue normalement un rôle de neutralisation des acides. Le pH buccal diminue alors, créant un milieu plus acide susceptible de déminéraliser l’émail et d’augmenter la sensibilité dentaire. Par ailleurs, le jeûne peut favoriser les reflux gastriques, notamment lors de la rupture du jeûne avec des aliments gras ou épicés. Ces remontées acides peuvent agresser directement les dents. Les gencives peuvent également être affectées.

En l’absence du nettoyage mécanique assuré par la salive, la plaque dentaire peut s’accumuler plus rapidement, favorisant l’inflammation gingivale (gingivite). Cependant, certaines études suggèrent que le jeûne intermittent, en réduisant l’inflammation systémique, pourrait contribuer à stabiliser certaines maladies parodontales, à condition que l’hygiène bucco-dentaire reste rigoureuse. Enfin, la prolifération bactérienne peut s’intensifier.

Le manque d’hydratation favorise le développement de bactéries anaérobies sur le dos de la langue. Ces bactéries produisent des composés soufrés volatils responsables de la mauvaise haleine pathologique. Pour limiter ces effets, l’utilisation d’un gratte-langue chaque matin est recommandée. Il est également conseillé de privilégier des eaux riches en bicarbonates pendant les périodes d’alimentation afin d’aider à neutraliser l’acidité buccale.

Comment maintenir une bonne hygiène bucco-dentaire durant le Ramadan et le Carême ?

Pour éviter la déshydratation, il est recommandé de boire suffisamment d’eau pendant les périodes où l’alimentation est autorisée, afin de stimuler la production de salive, protectrice naturelle des dents. Pour conserver une bonne hygiène bucco-dentaire pendant le Carême et le Ramadan, le brossage des dents doit être effectué au moins deux fois par jour : idéalement après le repas du soir (iftar ou dîner) et avant le coucher.

Le brossage matinal peut également être réalisé avant le début du jeûne. Il est préférable d’utiliser un dentifrice fluoré et une brosse à dents à poils souples. L’utilisation quotidienne du fil dentaire ou de brossettes interdentaires permet également d’éliminer la plaque entre les dents, principal refuge des bactéries. Le nettoyage de la langue est aussi conseillé pour réduire les bactéries responsables de la mauvaise haleine.

Un gratte-langue ou la brosse à dents peut être utilisé pour retirer l’enduit lingual. Pour ceux qui souhaitent éviter le dentifrice classique, le bâton de Siwak ou cure-dent constitue une alternative naturelle efficace, reconnue pour ses propriétés antiseptiques. Il aide à réduire la plaque dentaire, à rafraîchir l’haleine et à stimuler la salivation. Il est conseillé de l’utiliser environ trois fois par jour pendant deux à trois minutes. Toutefois, une utilisation prolongée et excessive du bâton frotte-dent est déconseillée, car elle peut entraîner une usure de l’émail et provoquer une sensibilité dentaire.

Les consultations dentaires, les examens de routine et la plupart des soins (anesthésie locale, extractions) sont compatibles avec le jeûne tant qu’ils ne nécessitent pas l’ingestion de produits. Dans une logique de prévention, il est recommandé d’effectuer un détartrage complet chez le chirurgien-dentiste avant le début des grandes périodes de jeûne afin d’assainir la cavité buccale.

Le choix des aliments joue-t-il un rôle dans l’hygiène bucco-dentaire pendant le jeûne ?

Absolument. L’alimentation doit être équilibrée. Ce que l’on consomme lors de la rupture du jeûne, que ce soit l’iftar ou le repas du Carême, influence directement la stabilisation du pH buccal et la formation de la plaque dentaire durant la nuit. Certains aliments sont protecteurs pour la santé bucco-dentaire.

Les aliments riches en fibres, comme les légumes crus ou certains fruits fermes, stimulent la production de salive et nettoient naturellement la surface des dents par friction. Les produits laitiers, notamment le fromage, sont riches en calcium et en phosphates. Ils favorisent la reminéralisation de l’émail et contribuent à neutraliser les acides produits par les bactéries. Les oléagineux, comme les noix et les amandes, nécessitent une mastication importante, ce qui relance la sécrétion salivaire après une journée de jeûne.

En revanche, certains aliments présentent des risques pour les dents. Les sucres collants – dattes, fruits secs ou pâtisseries – bien que traditionnels pour rompre le jeûne, peuvent adhérer aux sillons dentaires et nourrir les bactéries pendant plusieurs heures s’ils ne sont pas éliminés par le brossage. Les aliments très acides, comme les agrumes ou les sodas, peuvent également accélérer l’érosion de l’émail, surtout lorsqu’il est fragilisé par une journée sans salive.

Le café et le thé, en plus de colorer les dents, ont un effet diurétique qui accentue la déshydratation pendant les heures de jeûne. Une astuce simple consiste à pratiquer le « rinçage alimentaire ». Si le brossage immédiat n’est pas possible après le repas, il est conseillé de terminer le repas par un verre d’eau, un yaourt ou un morceau de fromage afin d’augmenter le pH de la bouche et de limiter l’attaque acide.

Enfin, il est recommandé de ne pas se brosser les dents immédiatement après avoir consommé du bissap, du citron ou des sodas. À ce moment-là, l’émail est temporairement fragilisé. Il vaut mieux attendre au moins trente minutes avant le brossage.

Viviane DIATTA