Quel modèle de traçabilité fiscale pour financer la Vision 2050 ?
Dans le cadre du PRES, les autorités visent l’amélioration de la mobilisation fiscale pour relever les défis du financement de l’économie, notamment dans un contexte de tension au niveau des bailleurs internationaux. Pour ce faire, le gouvernement du Premier ministre Ousmane Sonko envisage fortement la digitalisation du contrôle fiscal comme mécanisme d’amélioration des recettes internes, de lutte contre la fraude et d’assainissement des secteurs soumis aux droits d’accises. De surcroît, à travers le PRES, les taxes sur le tabac et l’alcool sont revues à la hausse. Dans un récent article, le média panafricain Africa News Agency, évoque le numérique comme un levier incontournable pour les administrations fiscales africaines. Il va sans dire que celle du Sénégal, dans le contexte d’un besoin de financement évalué à 6075 milliards dans la loi de finances 2026, est attendue en vue de financer la Vision 2050 du Président Bassirou Diomaye Faye.
Plusieurs multinationales offrent des solutions de modernisation de la levée des taxes, dont la société suisse SICPA, qui accompagnent de nombreuses administrations africaines. Si les offres que les gouvernements africains reçoivent correspondent à un besoin réel de modernisation, leur efficacité mérite cependant un examen approfondi conformément aux principes de souveraineté, à la disponibilité de capacités financières et de l’expression réelle des besoins.
SICPA s’est bâti une réputation dans la production de timbres fiscaux sécurisés, ces vignettes physiques qu’on appose sur les produits. L’entreprise a certes ajouté des outils numériques à son dispositif, mais le principe reste le même : apposer un marqueur physique sur chaque produit. Pour de nombreux spécialistes de la fiscalité et de la transformation digitale, ce modèle pose problème dans un contexte économique moderne. Les limites le plus souvent relevées concernent des coûts logistiques importants, des lourdeurs opérationnelles, une rigidité du système et des difficultés d’intégration avec nos systèmes informatiques nationaux. À l’heure où les administrations fiscales se tournent vers le traitement de données en temps réel et l’interconnexion des bases fiscales et douanières, continuer à dépendre de timbres physiques ou semi-physiques semble appartenir au passé.
Les contrats proposés par les prestataires internationaux comme SICPA engagent généralement l’État sur de longues périodes et représentent des sommes considérables. Parfois, comme nous l’avons vu au Sénégal, un gouvernement s’engage sur un contrat avec un prestataire dont les clauses ne permettent pas aux successeurs une sortie dans les meilleurs conditions. Les risques du recours à l’arbitrage contraignent de nombreux État en Afrique de surseoir à casser des contrats voire seulement de les renégocier. Le modèle SICPA a fait l’objet, dans certains pays, de controverses et de procédures judiciaires, notamment concernant l’attribution de marchés publics ou la gestion des dispositifs de traçabilité. Sans préjuger des décisions de justice rendues ailleurs, ces antécédents nous rappellent qu’une extrême vigilance s’impose dans le choix d’un prestataire qui touchera à un domaine aussi stratégique.
Ces expériences soulignent l’importance de garantir : des procédures d’attribution transparentes, des contrats équilibrés protégeant les intérêts de l’État, et des solutions contrôlables et modifiables. Dans plusieurs pays, ces montants ont provoqué de vifs débats : quel est l’impact réel sur nos recettes fiscales ? Ces dépenses sont-elles soutenables sur la durée ? Quelle part de cette valeur reste réellement dans notre économie ?
Sans rejeter par principe le recours à des entreprises privées, la question du rapport qualité-prix reste cruciale, particulièrement pour un État qui doit optimiser chaque franc au nom du Jub Jubal Jubbanti.
Une fois installés, les systèmes de traçabilité propriétaires peuvent créer une dépendance durable envers un fournisseur unique : pour la maintenance, pour les mises à jour, pour la connexion avec nos autres systèmes publics. Cette situation peut paralyser notre administration fiscale, l’empêchant de faire évoluer ses outils selon ses propres priorités. C’est une perte de souveraineté qui peut s’avérer très coûteuse à long terme.
La digitalisation fiscale représente une vraie opportunité pour une économie endettée comme celle du Sénégal mais dont les politiques publiques doivent être financées de façon d’abord endogène. Mais moderniser ne signifie pas reproduire sous forme numérique des modèles dépassés. Des alternatives existent aujourd’hui, basées sur : des architectures ouvertes et compatibles, un hébergement national des données, un contrôle total par notre administration fiscale, et le développement de nos compétences locales.
Le Sénégal doit digitaliser sa traçabilité fiscale pour élargir son assiette et mieux profiter des richesses créées dans le pays. Mais il faudrait le faire intelligemment, en renforçant durablement notre souveraineté, notre transparence et notre efficacité, sans créer de dépendances coûteuses et difficiles à défaire.
En matière de fiscalité, domaine régalien par excellence, le choix technologique est fondamentalement un choix politique. Il engage notre capacité à maîtriser nos propres outils de gouvernance et notre avenir économique.
Saer Guèye

