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QUAND LES FÊTES FAMILIALES RIMENT AVEC GASPILLAGE: Un paradoxe bien sénégalais : la conjoncture inquiète, mais les dépenses explosent

Au Sénégal, chacun se plaint de la conjoncture économique, de la vie chère devenue insoutenable et d’un quotidien où chaque franc compte. Pourtant, à la moindre occasion festive, baptême, mariage, anniversaire, beaucoup n’hésitent pas à casser leur tirelire. Un paradoxe assumé : Des Sénégalais conscients de leur faute, mais acceptent de jouer le jeu.

Dans les quartiers de Dakar, les cérémonies familiales occupent une place centrale dans la vie sociale. Moments de prestige, de fierté et de retrouvailles, elles se transforment souvent en véritables démonstrations de générosité… parfois jusqu’à l’excès. Les décorations rivalisent d’éclat, les repas débordent de plats, les boissons circulent sans limite. Derrière la fête, un phénomène persistant : le gaspillage.

« Jegeen day rey beut » : une pression sociale coûteuse

Dans de nombreuses familles, organiser un événement revient à prouver son statut. On prévoit large, très large. Des buffets disproportionnés, des cadeaux multipliés, et parfois des tenues qu’on ne portera qu’une seule fois. Par peur de décevoir, ou simplement pour « ne pas faire moins », beaucoup dépensent sans compter.Les mères de famille, surtout, jouent un rôle déterminant dans cette dynamique. « Si yakh bou rey gua bokk », « dagama beug rousslo si may nawlé », « jegeen day rey beut », « xolal sa nawleyiii », répètent-elles, persuadées qu’une fête modeste pourrait créer honte et jalousies.

Sous les bâches illuminées, des montagnes de restes

Dans les ruelles animées, des bâches immenses s’étendent parfois à perte de vue. Lumières tamisées, chaises alignées, ambiance chaleureuse : tout est prêt pour accueillir des centaines de convives. Mais dès les premières pauses musicales, une autre réalité apparaît.Dans les cuisines improvisées derrière les tentes, les plateaux encore garnis s’empilent. Marmites pleines de riz ou de viande, salades à peine touchées, gâteaux entamés trop tôt…

Une partie finira jetée, une autre distribuée à la hâte.Selon Abdoulaye Diouf, traiteur à Grand-Mbao depuis quinze ans, rencontre dans un mariage à Rufisque, cette surabondance est presque devenue une règle. « Les familles ont peur de manquer. On prépare pour 150 personnes quand il y en a 100. Et à la fin, c’est moi qui me retrouve avec trois plateaux entiers de viande que personne ne veut reprendre », dit-il.Dans un coin, les poubelles débordent.

Vaisselle jetable encore brillante, ballons éclatés, nappes plastiques et fleurs artificielles impeccables mais vouées au rebut : un décor éphémère qui laisse une empreinte durable… dans les déchets.

« On pourrait tellement mieux faire » : le malaise des invités

La plupart des convives ne cautionnent pourtant pas cette démesure. En observant les sacs poubelles se remplir, Nadia, cousine de la mariée, soupire. « On pourrait tellement mieux faire. On jette parce que c’est plus simple. Mais voir tout ça partir à la benne, ça met un coup au cœur », se désole-t-elle presque.Malgré les critiques, la pression sociale reste forte. Une fête jugée « trop modeste » est mal perçue. « La générosité se mesure en quantité, pas en qualité », glisse un invité, résumant un état d’esprit encore largement partagé.

Une prise de conscience naissante, mais le chemin reste long

Face à la hausse du coût de la vie et aux enjeux environnementaux, certains jeunes couples tentent de changer les habitudes. Ils optent pour des réceptions plus sobres, mieux planifiées, avec des menus ajustés, des décorations réutilisables, et parfois l’accompagnement d’organisateurs qui prônent la gestion responsable. Mais ces efforts peinent à convaincre les générations plus anciennes, encore attachées aux codes traditionnels du faste.

Pourtant, l’idée progresse : célébrer sans gaspiller n’empêche ni la joie ni le prestige. Comme le confient plusieurs jeunes interrogés, revoir les pratiques permet de recentrer la fête sur l’essentiel. « C’est un pas vers des traditions plus durables et plus solidaires, respectueuses à la fois de nos valeurs et de notre environnement », souligne Pape. Reste à savoir si cette prise de conscience, encore fragile, suffira à transformer des habitudes profondément ancrées dans la culture festive du Sénégalais.

Adama AIDARA