PROBLÈME SOCIAL AU SÉNÉGAL: Le gaspillage, ce fléau silencieux qui ronge le quotidien
Dans les marchés de Dakar comme dans les villages du Sine-Saloum, le gaspillage s’impose comme une réalité omniprésente, à la fois économique, sociale et environnementale. Des invendus jetés à Tilène aux récoltes abandonnées faute de débouchés, en passant par les excès des foyers urbains, le phénomène révèle un paradoxe frappant : celui d’un pays où l’on gaspille au milieu du manque.
Entre frustrations, initiatives locales et timides solutions, le Sénégal cherche encore la voie pour réduire ces pertes devenues trop lourdes à ignorer.Dakar, 7h du matin.
Dans la douce lumière qui s’infiltre entre les étals du marché Tilène, Mariama s’affaire à ranger les légumes qu’elle n’a pas pu vendre la veille. Certains ont noirci durant la nuit, d’autres ont perdu leur fraîcheur sous la chaleur. Elle les dépose dans une bassine.
« Ceux-là, personne n’en voudra. Il faudra jeter », dit-elle, la voix lourde. Autour d’elle, on devine que cette scène se répète chaque jour, presque mécaniquement. Le gaspillage alimentaire commence souvent ici, dans ces marchés noyés sous la surabondance de produits périssables.
Les commandes dépassent parfois la demande, et l’absence de systèmes de conservation modernes, chambres froides, transport réfrigéré, accélère la dégradation. Les commerçants, eux, n’ont d’autre choix que de jeter.
Les rues débordent de ce que l’on ne consomme plus
En se promenant dans certains quartiers de Pikine ou de Guédiawaye, Grand-Mbao, Keur Mbaye Fall, Thiaroye, entre autres localitéa, on remarque le même tableau. Il y a des amas de restes alimentaires, de sacs plastiques, d’épluchures, de produits avariés.
Les charrettes passent, ramassent ce qu’elles peuvent, mais la quantité dépasse souvent la capacité de collecte. À Pikine, sur le lieu d’un baptême, des enfants jouent près de dépôts sauvages d’ordures. « On s’habitue à l’odeur », lâche l’un d’eux en riant.
Un rire qui masque mal l’omniprésence du problème. Bon nombre de sénégalais rencontré dans les rues, ou dans les quartiers estiment que, le paradoxe sénégalais « c’est de gaspiller au milieu du manque ».
Dans certains villages du Sine-Saloum, le gaspillage prend un autre visage. Ce ne sont pas les étals débordants, mais plutôt les récoltes abandonnées. Le mil qui sèche au sol faute de débouchés. Les fruits pourrissent sur les arbres, parce que le transport est trop coûteux ou les routes impraticables. Beaucoup de producteurs témoignent de cette frustration : travailler la terre, récolter, mais ne pas toujours réussir à écouler. « On perd presque autant qu’on produit, confie Abdou, agriculteur. Parfois, ce n’est même pas du gaspillage volontaire, juste l’absence de solutions ».
Quand la consommation s’en mêle
Dans les foyers urbains, une autre forme de gaspillage se faufile : celle liée aux achats impulsifs ou mal planifiés. Par tradition d’hospitalité, on cuisine parfois trop, « au cas où ». Les restes s’accumulent, finissent dans un coin du frigo, puis dans la poubelle. Certaines familles commencent néanmoins à changer leurs habitudes : réutilisation des restes, compostage, achats mesurés.
Les associations de quartier multiplient les campagnes de sensibilisation.Initiatives et nouveaux espoirs, malgré l’ampleur du phénomène, de nombreuses solutions émergent. Des start-up proposent la transformation des invendus en jus, confitures ou aliments séchés. Des collectifs sensibilisent dans les écoles au tri des déchets.
Des marchés pilotes s’équipent progressivement de systèmes de conservation rudimentaires. À Dakar, quelques restaurants ont rejoint le mouvement « Zéro Gaspillage », proposant des portions ajustées, des menus anti-invendus et des partenariats avec des associations d’aide alimentaire.
Le gaspillage au Sénégal n’est pas seulement une question d’économie, mais aussi de dignité, d’hygiène, d’environnement. Chaque reste jeté est un rappel de ce qui manque ailleurs, de ce qui pourrait être mieux géré, partagé ou transformé. Sur le marché Tilène, Mariama ferme enfin sa bassine de légumes perdus.
Elle soupire, puis relève la tête : « Un jour, j’espère qu’on trouvera une solution. On perd trop ». Son regard dit tout : le gaspillage est visible, palpable, mais surtout évitable. Et l’avenir du pays dépend aussi de cette prise de conscience.
Adama AIDARA

