UNIVERSITÉ CHEIKH ANTA DIOP DE DAKAR UCAD: Un campus en état de siège qui étouffe entre pierres et lacrymogènes
Depuis plus d’une semaine, l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar vit au rythme des heurts, des fumées et des cris. Le campus, ordinairement bourdonnant de vie estudiantine, s’est transformé en un champ de tension permanente où pierres et grenades lacrymogènes rythment le quotidien.
Sur les allées étroites de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), les cours sont suspendus, les axes bloqués, les barricades improvisées, et les affrontements éclatent au moindre mouvement des forces de l’ordre stationnées à l’intérieur du périmètre universitaire. Les étudiants, réclamant le versement immédiat et intégral de leurs bourses, dénoncent une situation devenue pour eux insoutenable.
Médiation religieuse : un espoir vite étouffé
Face à l’impasse, deux délégations religieuses, dépêchées dans l’urgence, ont tenté d’éteindre le brasier : le Khalife général de Bambilor et Serigne Moustapha Absa Tilala. Ils ont été reçus, entre 18 heures et minuit, mardi, par le Collectif des amicales au cœur même de l’université, dans une atmosphère lourde, encore marquée par les affrontements de la journée.
Les guides religieux, après de longues discussions sur la gravité de la crise et les nombreux blessés, ont exprimé leur totale compréhension. « Elles ont demandé au Collectif, non pas de lever la grève, mais d’accepter une suspension de 48 heures, afin de leur permettre d’intervenir personnellement dans la résolution de cette crise et d’éviter de nouveaux blessés », renseigne un communiqué du Collectif des amicales.
Suspension de 48h… sous conditions strictes
La même source informe qu’avec gravité, ils ont assuré « être prêts, si nécessaire, à prendre directement contact avec le Président de la République », rappelant « être des personnalités écoutées, influentes et reconnues pour leur rôle de médiation et de paix ». Mais à la sortie de cette rencontre, le constat était implacable : la médiation n’a pas suffi. Les étudiants, soudés derrière le Collectif, maintiennent le bras de fer.
Le Collectif a finalement accepté de suspendre son mot d’ordre pour 48 heures, mais sous conditions. D’abord, « l’annulation immédiate de la note autorisant l’entrée des forces de l’ordre dans le campus ». Ensuite, « la cessation de toutes les activités pédagogiques, tant que la crise ne trouve pas d’issue ». Un geste présenté comme un « acte de respect envers les dignitaires religieux », mais aussi comme un « ultime avertissement aux autorités ».
Dans le campus : pierres, fumée et colère
Mais faite de dénouement heureux, la tension reste vive et les affrontements toujours aussi violents. Alors que le bâtiment de l’Office du Bac porte les stigmates de la terrible nuit du mardi ou des assaillantes ont mis le feu au hall et saccage et brulé du mobilier et des véhicules, l’UCAD s’est réveillé dans la violence ce mercredi encore. Ainsi, à la mi-journée, il était difficile de reconnaître les abords de la Faculté des Lettres ou du pavillon A.
Là où étudiants et enseignants circulent d’ordinaire, l’atmosphère est désormais saturée de gaz lacrymogène. Des flaques de pierre brisée jonchent le sol. Des jeunes, visages masqués de foulards, courent entre les bâtiments. Ils maintiennent le front et se frottent aux forces de l’ordre sans céder du terrain, assaut après assaut.Une répression terrible Les étudiants dénoncent une répression qu’ils jugent « disproportionnée ».
Selon eux, les forces de l’ordre qui sont à l’intérieur de l’université, leur place n’est pas là-bas. « Ils n’ont qu’à quitter le campus », lance Bakary Sagna.Étudiant en Master 1, il estime que « la limite de l’acceptable a été franchi. Nous, au sein de l’université, nous ne prônons que l’excellence, que le dialogue, que la bienséance et l’harmonie. Maintenant, s’ils entrent au sein de l’université, ils vont aussi toucher des étudiants qui ne se manifestent pas ».
Il alerte également sur l’état des blessés. « Il y a beaucoup d’étudiants actuellement qui sont en train d’être évacués hors du service médical de COUD. Parce que ces étudiants ne peuvent plus être soignés par le service du COUD », explique Sagna.Et dans un ton mêlant colère et ironie, il dénonce le gaspillage. « Les grenades que les policiers nous lancent coûtent très cher à l’État. Au lieu de lancer ces grenades, ils devraient s’en profiter pour nous payer nos bourses pour que chacun d’entre nous ait la paix », martèle-t-il.
« Ce que nous demandons, ce n’est pas une aide… »
Au cœur de la contestation, les revendications sont claires. « Ce que nous demandons à l’État, ce n’est pas une aide, mais une reconnaissance de dignité bien réelle. Nous demandons que l’État nous verse sans délai nos bourses et que la situation à l’université soit résolue de manière réelle », insiste Bakary Sagna.
Le Collectif des amicales appelle désormais l’ensemble des autorités morales et religieuses à intervenir, mais aussi toutes les personnes « que la loyauté, la justice, la vérité » animent a sermonner le gouvernement. « À un moment donné, la neutralité est une forme de lâcheté. Il va falloir que les voix soient exposées pour que la vérité soit tranchée et que cette situation soit résolue », prévient le Collectif.
La tension demeure donc palpable. Les étudiants restent mobilisés, les policiers campent à l’intérieur du périmètre universitaire, et les axes autour de l’UCAD respirent encore la fumée des affrontements. Le campus vit dans l’attente, sur un fil, où chaque pierre, chaque grenade, chaque rumeur, attise les braises.
Lamine DIEDHIOU

