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MARCHÉS INACCESSIBLES AUX PARCELLES ASSAINIES ET À CAMBÉRÈNE: Après la pluie, la faim s’installe

Aux Parcelles Assainies et à Cambérène, les inondations ont aussi bouleversé les repas des familles. Depuis les pluies diluviennes de dimanche, rejoindre les marchés relève du parcours du combattant. Des étals restent vides, les produits frais se font rares et certaines provisions ont été emportées par les eaux. Dans les maisons, on fouille les réserves, on improvise des repas froids et on partage le peu qui reste.

D’habitude, vers 11 heures, les préparatifs du déjeuner animent les maisons des Parcelles Assainies. L’huile crépite, les pilons résonnent, les voisines s’interpellent d’une cour à l’autre. Depuis deux jours, cette agitation familière s’est effacée dans les foyers touchés par les inondations. À la place des odeurs de cuisine, celle de l’eau stagnante.

Chez les Bassène, Brigitte est assise sur un seau retourné, dans la véranda, son téléphone à la main. Devant elle, trois enfants prennent leur petit déjeuner : du couscous au lait caillé. « Depuis hier soir, on n’a pas mangé chaud », confie-t-elle.

Le riz acheté samedi n’a pas résisté à la montée des eaux. Brigitte soulève une bassine : les grains baignent dans une eau brunâtre, mêlés à du sable et à un morceau de plastique.  « L’eau a pris le riz. On ne peut plus le manger », lâche-t-elle.

Dans la cour, la bouteille de gaz de six kilos est couchée sur le sol. Pour préparer le déjeuner, il faudrait déjà trouver de quoi remplir la marmite. Mais le marché offre peu de possibilités.

« Ce matin, j’ai voulu acheter de quoi cuisiner. La route est difficile et, au marché, il n’y a presque personne. Il ne reste que des tables vides. Les vendeurs ont peur de venir, d’autant que la pluie menaçait encore », explique-t-elle en désignant le ciel.

Entre les passages boueux, les voies submergées et les longs détours, sortir acheter quelques légumes ou du poisson devient une épreuve. Ceux qui parviennent jusqu’au marché ne trouvent pas toujours ce qu’ils cherchent. Alors, dans les maisons, on fait l’inventaire de ce que l’eau a épargné.

Les réserves de l’hivernage

Sabine Sarr a fouillé dans ses provisions restées au sec. Elle connaît cet exercice. Au fil des hivernages, les inondations lui ont appris à garder de quoi tenir lorsque les déplacements deviennent impossibles.

« On mange ce qui ne pourrit pas. Nous avons cette habitude, parce que les inondations ne datent pas d’aujourd’hui. Nous avons cessé de croire aux promesses non tenues. Nous gardons des provisions au congélateur pour faire face à ces situations », raconte-t-elle.

Chez Fatou Kiné Ndiaye, la solution tient sur une petite table : trois boîtes de sardines, un sachet de lait en poudre et un paquet de biscuits. « C’est la réserve d’inondation », lance-t-elle avec humour. Comme Sabine, elle conserve toujours quelques denrées pour les jours où le marché devient inaccessible.

« Quand il pleut et qu’on ne peut pas sortir, on ouvre les boîtes. On mélange les sardines avec un peu d’oignon, s’il en reste, et on mange avec du pain. Encore faut-il en trouver. Ce matin, il est arrivé tard. Nous avons attendu jusqu’à cette heure », explique-t-elle.

Il est presque 13 heures. Son voisin, Khalil Thiam, maçon de 48 ans, intervient dans la conversation. Chez lui aussi, le repas s’est organisé avec les moyens du bord.

« Ma femme avait gardé du couscous de mil au sec, en hauteur. Nous avons ajouté de l’eau en bouteille, du sucre et du lait caillé acheté avant-hier. Pas besoin de feu. On mange froid. Les enfants n’aiment pas trop, mais on ne peut pas faire autrement, faute de moyens », ajoute-t-il.

Il poursuit, préoccupé par les difficultés d’approvisionnement : « Quel vendeur de poisson, de légumes ou de viande peut venir s’installer dans ces conditions ? Il faut des routes pour passer et un marché propre pour vendre. Depuis hier, nous mangeons la même chose ».

À Cambérène, une marmite pour six ménages

À Cambérène, l’accès reste tout aussi difficile. Dans la cour commune des Diagne, six ménages ont décidé de réunir leurs provisions. Un foyer a été installé au premier étage, chez une voisine. Chaque famille a apporté ce qu’elle avait pu sauver : une poignée de riz, quelques tomates, un peu d’huile, des morceaux de poisson.

Ces petites contributions permettront de préparer un repas collectif. « On fait du riz au poisson séché pour tout le monde. À l’heure du repas, nous mangerons ensemble. Personne ne peut aller au marché : il est toujours envahi par les eaux. Nous avons pu préparer une petite marmite », explique Déguène Diagne, soulagée.

Vers 13 heures, l’arrivée d’un vendeur de poisson ambulant attire les habitants. Seck transporte une grande bassine bleue et annonce sa marchandise à la criée : « Dorade ! Dorade ! ».

Les femmes l’appellent depuis les fenêtres ou le seuil de leurs maisons. Certaines lui lancent un sachet contenant l’argent pour éviter de traverser l’eau. Le vendeur prépare leurs achats. D’autres hésitent, jugeant les poissons trop petits pour le prix demandé.

Au marché de Cambérène, habituellement bruyant à cette heure, l’activité reste réduite. Des glacières sont vides. Du poisson avarié dégage une odeur insoutenable. Les difficultés d’accès et de conservation pèsent sur les commerçants comme sur leurs clients.

Astou Diouf espère pouvoir bientôt reprendre ses achats. Dans son réfrigérateur, il reste quelques légumes, mais ni poisson, ni viande, ni poulet. « Je prie pour que la situation revienne à la normale rapidement. Mes enfants doivent manger. Ils ne peuvent pas continuer à se nourrir de thiacry », confie-t-elle.

« Elle a noyé les marmites »

Dans les foyers rencontrés, le dîner risque encore de se composer de pain, de lait, de couscous ou de conserves. On économise les provisions en attendant de pouvoir sortir. Une même phrase revient : « On attend que l’eau baisse pour aller au marché ».

Mais les commerçants attendent eux aussi de pouvoir être approvisionnés. Lorsque les voies sont coupées, les difficultés se répercutent jusqu’aux cuisines : les produits arrivent moins facilement, le choix se réduit et les familles doivent adapter leurs repas à ce qu’elles trouvent.

Théodore Sène, instituteur à la retraite, exprime sa colère devant cette situation qui se répète. « L’inondation ne coupe pas seulement la route. Elle coupe toute la chaîne alimentaire, du producteur à la vendeuse, de la vendeuse à la marmite. C’est triste pour ce pays », déplore-t-il.

Même lorsque l’eau se retire, les pertes restent à la charge des ménages. Il faut remplacer les provisions souillées, trouver de l’argent et parfois acheter à crédit. « À chaque inondation, on perd une semaine de dépenses. On s’endette, on mange du riz blanc sans sauce, on saute le petit déjeuner. Et après, on recommence jusqu’à la prochaine pluie », regrette-t-il.

Dans ces maisons, l’attente se mesure aussi aux repas qu’il faut préparer. Les enfants ont faim, les réserves diminuent et les marchés restent difficiles d’accès. Théodore Sène résume cette détresse en quelques mots : « La pluie n’a pas seulement noyé les maisons. Elle a noyé les marmites ».

Viviane DIATTA