Politique

Bassirou Diomaye Faye à la CEDEAO : le Sénégal face au défi de la refondation communautaire

À Abuja, Bassirou Diomaye Faye ne s’est pas contenté de présider une cérémonie protocolaire. En sa qualité de Président en exercice de la Conférence des Chefs d’État et de Gouvernement de la CEDEAO, le chef de l’État sénégalais a effectué un déplacement qui intervient à un moment particulièrement sensible pour l’organisation communautaire.

La visite prend d’autant plus de relief que la CEDEAO traverse une période de remise en question profonde. La crise de confiance entre l’institution communautaire et une partie des opinions publiques ouest-africaines, les tensions politiques, les enjeux sécuritaires et surtout le départ du Burkina Faso, du Mali et du Niger ont considérablement fragilisé le projet d’intégration régionale.

Dans ce contexte, la présidence sénégalaise ne peut être appréhendée comme une simple responsabilité institutionnelle. Elle constitue un test diplomatique pour Dakar et, plus largement, une occasion pour Bassirou Diomaye Faye de contribuer à redéfinir les bases d’une coopération régionale en perte de vitesse.

Revenir aux institutions

Le choix du président sénégalais de commencer sa visite par les trois principales institutions qui font fonctionner la Communauté, n’est pas anodin.

Il porte un message : la CEDEAO ne peut pas être réduite à la seule Conférence des chefs d’État.

En se rendant auprès de ces institutions, Bassirou Diomaye Faye semble vouloir rappeler que l’intégration régionale repose également sur un appareil institutionnel permanent, chargé de faire vivre les décisions communautaires, de garantir les droits et de rapprocher la Communauté des citoyens.

Cette démarche est particulièrement importante à un moment où la légitimité de l’organisation est questionnée. La crise actuelle de la CEDEAO n’est pas seulement une crise entre États. Elle est aussi une crise de confiance entre les institutions régionales et une partie des populations ouest-africaines.

La justice comme instrument de confiance

La prestation de serment des nouveaux juges de la Cour de justice constitue, dans ce contexte, un moment particulièrement symbolique.

En rappelant que la Cour protège les droits des citoyens et veille au respect des traités, le président sénégalais a placé la question de l’État de droit au cœur de son intervention.

Mais le défi dépasse largement la cérémonie.

Dans une région marquée par les transitions politiques, les coups d’État, les tensions institutionnelles et la montée des contestations populaires, la crédibilité de la justice communautaire devient un élément central de la légitimité de la CEDEAO.

Une institution régionale ne peut demander aux citoyens de croire en elle que si ceux-ci ont le sentiment qu’elle protège leurs droits, applique les mêmes principes à tous et fonctionne avec indépendance.

L’appel de Bassirou Diomaye Faye à une justice impartiale doit donc être lu comme une invitation à restaurer cette confiance.

Une CEDEAO à reconstruire

Le principal défi de la présidence sénégalaise est cependant ailleurs : comment reconstruire une communauté régionale dont le périmètre politique s’est réduit et dont le consensus interne s’est considérablement érodé ?

Le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger a créé une rupture majeure dans l’histoire de l’organisation. Il ne suffit donc plus de défendre mécaniquement les mécanismes existants. Il faut s’interroger sur les raisons profondes de cette crise.

La CEDEAO doit notamment répondre à une question fondamentale : comment concilier le principe de l’intégration régionale avec les aspirations nouvelles des États et des peuples ouest-africains à davantage de souveraineté ?

C’est probablement l’un des grands sujets auxquels la présidence sénégalaise devra se confronter.

Le Sénégal pourrait avoir un rôle particulier à jouer dans cette réflexion. Son histoire diplomatique, son expérience institutionnelle et son attachement traditionnel au multilatéralisme lui donnent une capacité d’écoute et de médiation que Dakar pourrait mettre au service d’un dialogue régional renouvelé.

Le Sénégal, entre souveraineté et intégration

La position du Sénégal est d’autant plus intéressante que le pouvoir issu de l’alternance de 2024 a lui-même placé la souveraineté au centre de son discours politique.

Le paradoxe est donc apparent : comment défendre la souveraineté nationale tout en renforçant une organisation supranationale ?

En réalité, les deux notions ne sont pas nécessairement contradictoires. Une intégration régionale efficace peut précisément permettre aux États de mieux défendre collectivement leurs intérêts dans un environnement international de plus en plus compétitif.

La question n’est donc peut-être plus de choisir entre souveraineté et intégration, mais de construire une souveraineté collective ouest-africaine, capable de répondre aux défis sécuritaires, économiques, alimentaires, énergétiques et monétaires de la région.

C’est là que pourrait se situer l’une des contributions majeures de la présidence sénégalaise.

Une présidence qui sera jugée sur les résultats

Le déplacement d’Abuja est ainsi révélateur d’une séquence nouvelle.

Bassirou Diomaye Faye hérite d’une CEDEAO fragilisée, mais il dispose également d’une opportunité historique. Celle de contribuer à transformer une organisation souvent perçue comme essentiellement intergouvernementale en une institution davantage connectée aux réalités des populations.

La priorité pourrait être de restaurer progressivement la confiance, de renforcer le dialogue entre les États, de préserver les acquis de l’intégration et de réfléchir aux conditions d’un rapprochement avec les pays qui ont quitté l’organisation.

La cérémonie de prestation de serment des juges, dans ce contexte, prend une dimension particulière. Elle rappelle que derrière les sommets présidentiels, les sanctions et les rapports de force politiques, la CEDEAO est aussi un espace de droit, de citoyens et d’institutions.

C’est peut-être précisément sur ce terrain que le Sénégal peut apporter une valeur ajoutée.

À Abuja, Bassirou Diomaye Faye a donc assumé une fonction institutionnelle. Mais au-delà du protocole, il se retrouve face à une responsabilité politique beaucoup plus large : contribuer à réparer une communauté régionale divisée et à redonner un sens concret au projet d’intégration ouest-africaine.

La réussite de sa présidence ne se mesurera finalement pas au nombre de cérémonies présidées, mais à sa capacité à faire émerger un nouveau compromis régional : une CEDEAO plus crédible, plus juste, plus proche de ses citoyens et capable de parler à l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest.