Société

JUSTICE, ÉPAVE ET ORPHELINS DEVENUS MAJEURS: Le bilan amer des familles des victimes du Joola

Le naufrage du bateau Le Joola, dans la nuit du 26 septembre 2002, a fait officiellement 1 863 morts et disparus. Vingt-quatre ans plus tard, les familles de victimes dressent un bilan négatif : aucune condamnation pénale, une épave toujours au fond de l’eau, des orphelins devenus majeurs qui peinent à s’insérer et des rescapés dont elles réclament la prise en charge psychologique. À Ziguinchor, Alhassan Diallo et Alassane Thiam, tous deux orphelins du Joola, racontent leur enfance bouleversée par le drame et leur combat pour que la mémoire des disparus ne s’efface pas.

Le 26 septembre 2002 reste gravé dans la mémoire du Sénégal. Alors qu’il assurait la liaison entre Ziguinchor et Dakar, le Joola a chaviré au large de la Gambie. Conçu pour transporter 536 passagers, le navire en accueillait bien davantage. La surcharge, les conditions météorologiques et les défaillances relevées dans l’exploitation du bateau figurent parmi les éléments examinés après la catastrophe. Le bilan officiel s’établit à 1 863 morts et disparus. Seules quelques dizaines de personnes ont survécu.  

Vingt-quatre ans après, la commémoration laisse un goût amer à Alhassan Diallo, secrétaire général de l’Association nationale des familles de victimes et rescapés du Joola. Il a perdu sa mère et sa petite sœur dans le naufrage. « On est à la 24e commémoration. Donc le bilan qu’on tire, c’est un bilan négatif », déclare-t-il. « Depuis 2003, explique-t-il, les familles portent quatre grandes revendications : la justice et la vérité, le traitement de la question de l’épave, la prise en charge psychosociale des rescapés et l’insertion des orphelins ». À ses yeux, aucune n’a reçu de réponse satisfaisante.

Justice au point mort, épave au fond de l’eau

« Pour ce point-là, c’est un point mort », dit Alhassan Diallo au sujet de la justice. Au Sénégal, la procédure n’a débouché sur aucune condamnation pénale des responsables recherchés par les familles. En France, où une enquête avait également été ouverte, la Cour de cassation a confirmé en 2018 le non-lieu fondé sur l’immunité de juridiction des responsables sénégalais mis en cause. Pour les proches des victimes, ces décisions ont laissé entière la question des responsabilités. 

Alassane Thiam, membre du Comité d’initiative du Mémorial et lui aussi orphelin du Joola, exprime la même incompréhension : « On ne peut pas avoir 2 000 morts et qu’il n’y ait pas de responsables, c’est impossible », clame-t-il. Le thème retenu pour cette 24e commémoration : « Tirer les leçons du Joola pour sauver des vies », résonne particulièrement pour lui. Il appelle à examiner les défaillances qui ont entouré le naufrage, notamment la surcharge du navire et le non-respect des normes de transport. Il évoque également un « sabotage », sans que cette affirmation puisse, à elle seule, être tenue pour une cause établie.

L’épave constitue une autre blessure toujours ouverte. « Depuis 2003, on réclame son renflouement. On ne l’a pas obtenu », déplore Alhassan Diallo. Si la remontée du navire s’avère impossible, les familles demandent au moins que des restes humains puissent être récupérés, identifiés dans la mesure du possible et déposés dans un reliquaire au Mémorial du Joola, à Ziguinchor. Une demande qui touche autant au deuil qu’au besoin d’offrir aux disparus une sépulture digne.

Des pupilles devenus adultes, une insertion toujours attendue

Les deux autres revendications concernent les vivants. Alhassan Diallo demande un accompagnement psychosocial pour les rescapés et des perspectives professionnelles pour les orphelins. « Aujourd’hui, tous les orphelins sont majeurs. Il y en a qui ont un master ou un doctorat. Jusqu’à présent, rien », regrette-t-il, en dénonçant l’absence de dispositif d’insertion à la hauteur de leurs besoins.

Selon lui, la prise en charge dont certains bénéficiaient durant leur minorité s’est interrompue lorsqu’ils sont devenus adultes, parfois avant la fin de leur formation. « Beaucoup ont vu leur formation d’un à deux ans interrompue », affirme-t-il. Il estime que les mesures destinées aux pupilles de la Nation doivent aussi tenir compte de leur passage à l’âge adulte et de leurs difficultés d’accès à l’emploi.

Alassane Thiam juge, lui aussi, les aides actuelles insuffisantes. Il cite l’exemple de stages rémunérés de deux mois à la Senelec proposés à une partie des jeunes concernés. « Nous avons beaucoup plus besoin d’embauches que de stages. La majorité sont des soutiens de famille », dit-il. Il regrette également que les sollicitations de son comité auprès des autorités chargées de la Famille et des pupilles de la Nation soient, selon lui, restées sans réponse.

L’indemnisation versée après le drame n’a pas effacé ces difficultés. « L’État a dédommagé à hauteur de 10 millions de francs CFA, ce qui a séparé beaucoup de familles », soutient Alassane Thiam. Pour lui, la construction du Mémorial à Ziguinchor demeure une avancée, mais elle ne saurait clore les demandes des proches. La réalisation d’un autre lieu de mémoire à Dakar reste également attendue.

« C’est après que tu sens le poids »

Derrière les revendications, il y a des enfances brisées. Alhassan Diallo avait 9 ans lorsqu’il a perdu sa mère et sa petite sœur. Il se trouvait alors en vacances en Guinée-Bissau. « Pas de téléphone, pas d’Internet. On a été informés la nuit suivante par des rumeurs. Le surlendemain, on a eu la confirmation. On n’a pas vu les corps. On avait l’espoir de retrouver nos parents. Après cinq, dix, quinze ans, tu te résignes. C’est après que tu sens le poids », confie-t-il.

Alassane Thiam avait 7 ans et demi. Son père, membre de l’équipage, était radio à bord du Joola et marin de la Marine nationale. « C’est cinq ans après que j’ai compris la perte de mon père. C’était notre idole, qu’on ne voyait plus », raconte-t-il. Grâce à leur mère, ménagère, ses proches et lui ont pu poursuivre leurs études. Il sait que d’autres orphelins n’ont pas eu cette chance. « Il y en a qui sont sans formation. On fait des cotisations entre nous, au sein du comité, pour nous entraider », confie-t-il.

À Ziguinchor, le Mémorial offre désormais un lieu de recueillement. Alhassan Diallo relève aussi que les rencontres et les échanges autour du naufrage se sont développés à partir de 2019. Mais pour lui et Alassane Thiam, transmettre la mémoire du Joola suppose encore de répondre aux questions laissées ouvertes : Que faire de l’épave ? Comment accompagner les survivants ? Quelle place donner, aujourd’hui, aux orphelins devenus adultes ?

Viviane DIATTA