« Arracher une jeunesse à l’emprise de Lucifer » (Professeur Mary Teuw Niane)
Internet et les réseaux sociaux sont parmi les plus extraordinaires conquêtes scientifiques et technologiques de notre temps. Ils donnent à l’être humain une puissance presque prométhéenne : celle de créer, d’apprendre, de transmettre et de transformer.
Mais toute puissance peut être détournée.
Le même outil peut servir la connaissance ou l’ignorance, rapprocher ou diviser, éclairer ou aveugler.
Le numérique peut être une lumière pour l’esprit. Il peut aussi devenir une arme contre les consciences.
C’est lorsque le numérique devient l’instrument du mensonge, de la calomnie, de la haine et de l’humiliation que commencent les tentations de Lucifer.
Des consciences fragiles peuvent alors être manipulées et transformées en meutes numériques : on y confond l’insolence avec le courage, la rumeur avec l’information et l’invective avec le débat.
Quand la meute crie, la vérité finit par ne plus être entendue.
À force de bruit et d’agressivité, les voix du savoir finissent par se taire.
Pourtant, nous ne pouvons nous tenir à l’écart du numérique. Il irrigue désormais l’économie, l’éducation, la santé, l’administration, la culture et les relations entre les citoyens.
La question n’est plus de savoir s’il faut entrer dans le monde numérique. La question est de savoir comment y entrer sans perdre notre âme.
Alphabétiser aujourd’hui, ce n’est plus seulement apprendre à lire et à écrire. C’est aussi savoir calculer, comprendre, vérifier une information, accéder au savoir et maîtriser les outils numériques.
Être alphabétisé au XXIᵉ siècle, c’est aussi savoir distinguer le vrai du faux.
La jeunesse doit surtout être poussée à s’approprier le goût de l’effort et l’amour à relever les grands défis de la Nation : apprendre, travailler, patienter, acquérir des compétences et mériter ce qu’elle aspire à devenir.
Il n’y a pas de grand avenir sans effort, sans savoir et sans discipline.
Deux chemins s’ouvrent devant la jeunesse.
Le premier est celui de la facilité : la rumeur, l’invective, le manichéisme, le jugement sans preuve, la haine de celui qui pense autrement.
Le second est plus exigeant : lire, apprendre, vérifier, écouter, réfléchir, argumenter, reconnaître ses erreurs et respecter l’adversaire.
Le premier chemin produit du bruit. Le second construit l’avenir.
La meute suit. La jeunesse libre pense.
C’est ce second chemin que nous devons offrir à notre jeunesse.
La conquête du numérique doit aller de pair avec la reconquête de nos valeurs : jom, wer, fit, yaru, sutura, xam, yewen, dëggu— dignité, honneur, retenue, respect, savoir, générosité, vérité et conscience.
Ces valeurs ne sont pas les vestiges du passé. Elles sont les fondations morales de notre modernité.
Nous voulons une jeunesse capable de maîtriser les technologies les plus avancées sans perdre la maîtrise d’elle-même ; ouverte au monde sans renier ses racines ; capable de débattre sans haïr, de contester sans humilier et de s’opposer sans déshumaniser.
Maîtriser la technologie sans se maîtriser soi-même, c’est donner une puissance immense à une conscience fragile.
Nous sommes les fils et les filles du Sénégal.
Faisons de nos téléphones, de nos ordinateurs et de nos réseaux des instruments de connaissance, d’éducation, d’innovation, d’unité et de solidarité — jamais des armes de division.
Que nos téléphones soient des fenêtres sur le monde, jamais des prisons pour nos consciences.
Le numérique peut nous élever comme il peut nous abaisser.
La technologie nous donne des outils. Elle ne doit jamais nous voler notre libre arbitre.
À nous de choisir ce que nous voulons en faire.
Il est temps de rejeter les tentations de Lucifer et de mettre la puissance de Prométhée au service de l’homme, du savoir et du progrès.
Reprenons le numérique aux marchands de haine. Reprenons notre jeunesse à ceux qui veulent l’égarer. Reprenons nos consciences à ceux qui veulent les asservir.
C’est à ce prix que nous construirons un Sénégal souverain, juste, prospère et solidement adossé à ses valeurs fortes.
Notre jeunesse ne doit pas être une armée de consommateurs de contenus. Elle doit devenir une armée de créateurs, de bâtisseurs et de citoyens.
Tel est notre ADN.
Tel doit rester notre cap.
Dakar, le dimanche 20 septembre 2026
Professeur Mary Teuw Niane

