AVORTEMENT MÉDICALISÉ EN CAS DE VIOL ET D’INCESTE: L’argumentaire juridique et religieux pour préserver la vie
L’imam Moussé Fall et la juriste Madjiguène Sarr Bakhoum ont apporté, hier, des éclairages religieux et juridiques sur l’avortement médicalisé en cas de viol, d’inceste ou lorsque la santé de la mère est en danger. C’était lors d’un atelier organisé par Marie Stopes International, en collaboration avec l’Association des journalistes en santé, population et développement.
L’avortement médicalisé en cas de viol, d’inceste ou lorsque la santé de la mère est en danger était, hier, au cœur des débats. L’imam Moussé Fall, président du Réseau Islam et Population, et Madjiguène Sarr Bakhoum, juriste et membre de la Task Force, ont exposé les arguments religieux et juridiques entourant cette question sensible. L’atelier, consacré au rôle des médias dans le plaidoyer pour l’accès à l’avortement médicalisé dans des situations bien précises, visait notamment à mieux informer les journalistes sur les différents enjeux liés à cette problématique.
Sur le plan religieux, l’imam Moussé Fall estime que la position islamique doit être appréciée au regard des circonstances. Selon lui, le principe consiste à écarter le préjudice, notamment lorsqu’une situation de contrainte est établie. « Il y a des cas de figure dans lesquels l’islam ouvre quelques brèches. C’est lorsqu’il y a des contraintes. Avec la charia, dès lors qu’il y a des contraintes, les données changent », explique-t-il.
Évoquant les grossesses consécutives à un viol ou à un inceste, l’imam souligne l’importance du délai de 120 jours dans certaines interprétations religieuses. « La limite, c’est 120 jours de gestation. Au-delà de 120 jours, le fœtus devient une créature humaine. La vie est insufflée. Dès lors, interrompre cette grossesse est synonyme d’infanticide », soutient-il, en se référant à un hadith rapporté par Ibn Mas’ud.
Il relève toutefois l’existence de divergences entre les écoles juridiques musulmanes, notamment au sein du rite malikite. Pour l’imam Moussé Fall, une exception majeure demeure lorsque la vie de la mère est menacée. Dans ce cas, explique-t-il, même lorsque le délai de 120 jours est dépassé, la nécessité de préserver la vie de la mère peut justifier l’interruption de la grossesse. « L’islam n’encourage pas l’avortement sans contrainte. Mais il est pour éviter le préjudice et toute forme d’infanticide », résume-t-il.
Prison, handicap et clandestinité : le « cercle de feu » des victimes
Sur le terrain juridique, Madjiguène Sarr Bakhoum estime nécessaire de poursuivre l’harmonisation du droit sénégalais avec les engagements internationaux du pays. Elle rappelle que le Sénégal a ratifié plusieurs instruments, notamment le Protocole de Maputo, la Convention relative aux droits de l’enfant et la Charte africaine des droits et du bien-être de l’enfant. Selon elle, la Task Force mène depuis plus de dix ans un plaidoyer en faveur d’une évolution du cadre juridique. Elle relève cependant plusieurs obstacles, parmi lesquels le poids des réalités socioculturelles et religieuses, la méconnaissance de la problématique et l’opposition de certains mouvements.
La juriste alerte surtout sur les conséquences des avortements clandestins pour les femmes et les filles victimes de violences sexuelles. Elle évoque un véritable « cercle de feu » pouvant conduire à la prison, à des séquelles physiques et psychologiques durables, voire à un handicap. Elle souligne également que des femmes sont incarcérées au Sénégal pour des affaires liées à l’avortement clandestin, à l’abandon d’enfant ou à l’infanticide. D’où, selon elle, la nécessité de renforcer l’information des populations et la sensibilisation des décideurs.
« En l’état actuel, on n’a pas de données assez exhaustives sur la question. Mais des données partagées en 2020 par la Direction de la santé de la mère font état de 34 079 cas d’avortement au Sénégal, dont 6 948 à Dakar, 5 390 à Thiès et 3 704 à Diourbel. Mais ce n’est que la face visible de l’iceberg », affirme-t-elle.
Pour Madjiguène Sarr Bakhoum, le plaidoyer doit également descendre au niveau des communautés et des familles afin de renforcer la prévention des violences sexuelles et l’accompagnement des victimes.
Entre les arguments religieux développés autour de la notion de contrainte et le plaidoyer juridique en faveur d’une évolution du cadre légal, la question de l’avortement médicalisé reste au centre d’un débat complexe. Avec, en toile de fond, un enjeu majeur : préserver la vie et la santé des femmes tout en assurant une meilleure protection des victimes de viol et d’inceste.
Viviane DIATTA

