Financement agricole et souveraineté alimentaire : l’urgence d’une réforme structurelle
Pour accompagner les acteurs du monde rural et relever les défis de la sécurité alimentaire, le Président de la République, Son Excellence Bassirou Diomaye Diakhar Faye, a placé le développement des chaînes de valeur agricoles et agroalimentaires au cœur de la Stratégie nationale de développement économique. Dès son accession à la magistrature suprême, il s’est engagé à promouvoir une agriculture moderne et compétitive à travers la mécanisation, le développement de l’agro-industrie afin de réduire les pertes post-récoltes, ainsi que la modernisation des infrastructures d’irrigation pour accroître durablement la productivité agricole.
À travers cette vision, l’État du Sénégal réaffirme sa volonté d’atteindre la souveraineté alimentaire grâce à une agriculture intensifiée, à une meilleure maîtrise de l’eau et à la vulgarisation des bonnes pratiques agricoles.
Cependant, le financement demeure aujourd’hui l’un des principaux obstacles au développement des chaînes de valeur agricoles et agroalimentaires. Bien que le secteur agricole occupe une place stratégique dans l’économie nationale, il ne bénéficie que de 3 à 5 % des encours globaux de crédit. Cette faible mobilisation des ressources financières, conjuguée aux limites des politiques de financement mises en œuvre jusqu’ici, continue d’affecter les performances du secteur et, par conséquent, la croissance économique du pays.
À cette contrainte financière s’ajoutent plusieurs facteurs structurels : la faible productivité agricole liée aux aléas climatiques, l’irrégularité de la pluviométrie, l’insuffisante structuration de certaines chaînes de valeur, l’absence de modèles de financement intégrés, le déficit de garanties ainsi que la faiblesse des mécanismes de gestion des risques agricoles.
Certes, des instruments tels que le FONSIS et le FONGIP ont été mis en place pour faciliter l’accès au financement, mais le déficit de crédits bancaires dans le secteur demeure préoccupant.
Par ailleurs, la faible rentabilité de certaines exploitations agricoles, l’instabilité des marchés et les sinistres récurrents ont fortement dégradé la qualité des portefeuilles des institutions financières intervenant en milieu rural.
Aujourd’hui, de nombreux producteurs familiaux accumulent des impayés, entraînant des ruptures de relations avec les établissements financiers et parfois des procédures de recouvrement contentieux.
Face à cette situation, l’État doit impérativement, en concertation avec l’ensemble des parties prenantes, renforcer les mécanismes de financement des banques publiques et parapubliques tout en encourageant les autres institutions financières à investir davantage dans le secteur agricole. Dans le même temps, il est indispensable de procéder au règlement diligent des créances dues aux opérateurs privés stockeurs après les campagnes de distribution des intrants. Une telle mesure permettra non seulement de préparer efficacement les prochaines campagnes agricoles, mais aussi d’injecter des ressources dans d’autres secteurs tels que le commerce et le transport.
Dans cette perspective, une réforme profonde de la politique de financement agricole apparaît aujourd’hui comme une nécessité. Celle-ci devra être étroitement articulée aux objectifs nationaux de production agricole et agroalimentaire, tout en intégrant pleinement la contribution du secteur privé.
D’ailleurs, les orientations stratégiques de la Stratégie nationale de développement confirment la volonté des autorités de faire de l’agriculture et de l’agro-industrie des moteurs essentiels de la transformation économique du pays.
L’objectif poursuivi est clair : atteindre l’autosuffisance alimentaire et réduire durablement la dépendance aux importations, notamment en riz et en produits horticoles.
Toutefois, plusieurs industries stratégiques, à l’image de la SONACOS, de la SODEFITEX ou encore de certains agro-industriels des filières rizicole et arachidière, peinent à atteindre leurs objectifs de collecte et à moderniser leurs équipements. Ces difficultés limitent la compétitivité du secteur et réduisent les capacités de remboursement des producteurs, ce qui freine davantage l’engagement des institutions financières.
Pour atteindre la souveraineté alimentaire et contribuer à la création d’emplois pour les jeunes, l’État doit renforcer les capacités des institutions financières spécialisées telles que la Banque Agricole (LBA), la Banque Nationale pour le Développement Économique (BNDE), la DER/FJ ainsi que les autres mécanismes de financement existants. En parallèle, l’implication du secteur privé national devra être facilitée à travers le développement de partenariats public-privé (PPP) efficaces et durables.
Ces partenariats pourraient favoriser la mise en place de mécanismes innovants de financement reposant sur des fonds de garantie renforcés, des lignes de crédit concessionnelles et des financements à long terme destinés à l’acquisition d’infrastructures et d’équipements agricoles. Plus globalement, l’instauration d’un écosystème financier fondé sur une approche chaîne de valeur permettrait de mieux répartir les risques et de renforcer la confiance des investisseurs.
Dans cette dynamique, des mécanismes tels que la tierce détention, le récépissé d’entrepôt ou encore l’affacturage méritent d’être davantage développés. Bien que certaines expériences aient démontré leur efficacité, leur pérennisation reste freinée par plusieurs contraintes, notamment la faible organisation des producteurs, l’insuffisance des infrastructures de stockage et la disponibilité saisonnière de certains produits.
Cet accompagnement devrait également déboucher sur la création d’offres spécifiques de crédits d’investissement destinées à soutenir une agriculture plus performante sur les plans économique, agronomique, environnemental et commercial. De même, afin de réduire les risques liés aux catastrophes naturelles et aux autres sinistres agricoles, la Compagnie Nationale d’Assurance Agricole du Sénégal (CNAAS) doit bénéficier d’un accompagnement renforcé pour développer des produits d’assurance adaptés aux réalités du terrain.
En réalité, l’analyse du système actuel montre que les crédits de campagne à court terme ont atteint leurs limites. Lorsqu’un producteur enregistre une mauvaise campagne agricole, ses possibilités de poursuivre une collaboration avec les institutions financières deviennent extrêmement réduites. Les dispositifs de soutien existants demeurent souvent insuffisants, peu performants et rarement durables.
Dès lors, plusieurs interrogations méritent d’être posées. Quel est aujourd’hui le niveau réel d’endettement des producteurs agricoles ? Quel volume d’impayés est enregistré dans les portefeuilles des institutions financières ? Quelle stratégie mettre en œuvre pour rétablir la confiance entre les agri-entrepreneurs et les établissements financiers ? Quels mécanismes innovants permettront de toucher l’ensemble des acteurs des chaînes de valeur ? Comment renforcer les ressources stables des institutions financières ? Comment améliorer la rentabilité des exploitations agricoles afin de garantir un retour sur investissement ? Enfin, quelles stratégies adopter pour faciliter l’accès aux financements climatiques et aux fonds verts ?
Autant de questions qui exigent des réponses concrètes si le Sénégal veut réellement démocratiser l’accès au financement agricole, développer ses chaînes de valeur et atteindre, à terme, sa souveraineté alimentaire.
M. Djibril BA
Agronome-Financier
Expert en développement des entreprises et des chaînes de valeur agricoles.
Coordonnateur du Pôle Communication de la Coalition Diomaye Président – Thiès

