APRES LE LIMOGEAGE DE SONKO: Diomaye face au piège d’une majorité parlementaire hostile
Le limogeage d’Ousmane Sonko par le président Bassirou Diomaye Faye ouvre une crise institutionnelle inédite au Sénégal. Car, derrière la rupture spectaculaire entre les deux frères de Pastef, se dessine désormais une équation politique particulièrement complexe : le chef de l’État conserve le pouvoir exécutif, mais l’ancien Premier ministre garde une influence déterminante sur la majorité parlementaire et devrait même retourner à l’Assemblée. Et c’est précisément là que commence le véritable bras de fer.
En mettant fin aux fonctions d’Ousmane Sonko, Bassirou Diomaye Faye a certes réaffirmé son autorité constitutionnelle. Mais cette décision pourrait rapidement se transformer en piège politique avec la majorité parlementaire acquise à son ancien mentor. En effet, Pastef repose largement sur l’autorité politique de Sonko, véritable moteur idéologique et électoral du régime. Une grande partie des députés de la majorité lui doit directement son ascension politique. Dans les faits, beaucoup d’observateurs considèrent que l’ex-Premier ministre demeure le principal centre de gravité politique de Pastef au parlement. Dès lors, une question centrale surgit : Bassirou Diomaye Faye peut-il gouverner durablement sans l’appui politique de celui qui contrôle encore l’essentiel de sa majorité ?
Une Assemblée impossible à dissoudre avant novembre
La difficulté est d’autant plus grande que le président de la République ne dispose pas immédiatement de l’arme constitutionnelle de la dissolution de l’Assemblée nationale. Selon les dispositions institutionnelles en vigueur, une dissolution ne pourrait intervenir qu’à partir de novembre 2026. D’ici là, le chef de l’État devra composer avec un Parlement potentiellement hostile.
Autrement dit, Bassirou Diomaye Faye risque désormais de se retrouver dans une situation paradoxale : disposer du pouvoir présidentiel sans maîtriser totalement l’outil parlementaire indispensable à la conduite des réformes. Dans un régime où l’Assemblée vote les lois, contrôle l’action gouvernementale et peut ralentir l’agenda politique, cette fragilité pourrait rapidement devenir un handicap majeur pour l’Exécutif.
Gouverner par ordonnances : une tentation risquée
Face à ce verrou parlementaire, plusieurs scénarios se dessinent. Le premier serait celui d’un recours accru aux ordonnances. La Constitution permet en effet au président de légiférer temporairement par ordonnances sur habilitation parlementaire dans certains domaines précis. Mais cette voie reste politiquement sensible et juridiquement encadrée.
Surtout, elle suppose paradoxalement une coopération minimale avec l’Assemblée nationale pour obtenir les habilitations nécessaires. Or, dans un climat de confrontation ouverte avec le camp Sonko, cette hypothèse apparaît loin d’être garantie. Un usage excessif des ordonnances pourrait en outre nourrir les accusations de dérive autoritaire et accentuer davantage les tensions politiques dans le pays.
La voie des arrangements politiques
L’autre option serait celle du compromis politique permanent. Conscient du rapport de forces, Bassirou Diomaye Faye pourrait être contraint d’ouvrir une nouvelle phase de négociations internes afin de stabiliser son pouvoir. Cela passerait probablement par des accords avec Sonko, des concessions institutionnelles ou encore une recomposition partielle de la majorité.
Mais là encore, l’exercice s’annonce délicat. Car la rupture avec Ousmane Sonko dépasse désormais le simple désaccord politique. Elle touche au leadership même du projet Pastef et à la légitimité du pouvoir. En réalité, le Sénégal est entré dans une forme de cohabitation politique interne au sein même du camp présidentiel : un président disposant des leviers institutionnels de l’État face à un ancien Premier ministre conservant une forte emprise sur la majorité parlementaire et sur une partie de la base militante.
Le spectre d’une paralysie institutionnelle
Cette nouvelle configuration fait planer le risque d’une paralysie institutionnelle progressive. Si les députés proches de Sonko choisissent la confrontation, chaque projet de loi pourrait devenir un terrain d’affrontement. Les sessions parlementaires risqueraient de se transformer en épreuves de force permanentes entre le Palais et une majorité devenue incontrôlable.
À terme, cette crise pourrait même provoquer : des blocages législatifs, des motions de censure, une instabilité gouvernementale chronique, une fragmentation accélérée de Pastef, voire une recomposition complète du paysage politique sénégalais.
La fin du modèle « Diomaye moye Sonko »
Au-delà de la crise institutionnelle, c’est tout le modèle politique construit autour du tandem Diomaye-Sonko qui s’effondre. Pendant deux années, Pastef a réussi à entretenir l’image d’un leadership fusionnel et complémentaire. Mais l’exercice du pouvoir a finalement révélé les contradictions d’un système reposant sur deux légitimités fortes au sommet de l’État.
Aujourd’hui, les lignes sont clairement tracées. Bassirou Diomaye Faye détient la légitimité constitutionnelle. Ousmane Sonko conserve une grande partie de la légitimité politique militante et parlementaire. Et entre ces deux pôles de pouvoir désormais rivaux, le Sénégal entre dans une zone de fortes turbulences institutionnelles dont personne ne peut encore mesurer l’issue.
Harouna DEME

