CRISE DE LA BOULANGERIE: Les boulangers agitent la menace d’un pain à 200 FCFA
Le secteur de la boulangerie traverse une zone de fortes turbulences. Réunis mercredi à Dakar en conférence de presse, les responsables de la Fédération nationale des boulangers du Sénégal (FNBS), accompagnés des présidents d’associations régionales, ont tiré la sonnette d’alarme sur une crise qu’ils jugent sans précédent et qui menace, selon eux, la survie de milliers de boulangeries à travers le pays.
Face aux journalistes, le coordonnateur national des boulangers, Amadou Gaye, a dressé un tableau sombre de la situation. « La boulangerie sénégalaise est en danger de mort », a-t-il lancé, dénonçant l’absence de réponses concrètes des autorités malgré les multiples alertes adressées depuis près de deux ans.
Selon la FNBS, le maintien du prix du pain à 150 FCFA, sans mécanismes d’accompagnement adaptés, a plongé les professionnels dans une situation financière intenable. Les boulangers disent faire face à une flambée continue des coûts de production, notamment la hausse des factures d’électricité, l’augmentation du prix de la levure et des améliorants, ainsi que les difficultés d’approvisionnement en farine et en diesel destiné aux fours à combustion.
La Fédération dénonce également le non-respect du prix homologué de la farine, poussant plusieurs boulangeries à se ravitailler sur le marché noir à des tarifs beaucoup plus élevés. Une situation qui, selon les professionnels, transforme désormais la production du pain en activité structurellement déficitaire.
Au-delà des difficultés économiques, les boulangers pointent aussi « une anarchie réglementaire » dans le secteur. Ils évoquent notamment la prolifération de points de vente clandestins, une concurrence jugée déloyale et le non-respect du décret 22-77 encadrant la profession. À cela s’ajoutent, selon eux, des lenteurs administratives et le dysfonctionnement de plusieurs comités techniques régionaux.
Pour éviter l’effondrement de la filière, la FNBS a dévoilé un plan de sauvetage articulé autour de plusieurs mesures urgentes. Parmi les principales revendications figurent la suppression de la TVA sur l’électricité, la mise en place d’une tarification énergétique spécifique pour les boulangeries ainsi que des subventions pour les équipements énergétiques.
Les professionnels réclament également l’exonération de TVA sur la farine, la levure et les améliorants, la libéralisation du marché de la farine afin de « briser les monopoles », mais aussi une plus grande intégration des céréales locales comme le mil, le maïs et le fonio dans la fabrication du pain.
La Fédération demande par ailleurs la tenue urgente d’un Conseil interministériel regroupant l’ensemble des ministères concernés afin de définir une feuille de route claire pour sauver le secteur.
« Trois jours sans pain, la République va trembler »
Face à l’aggravation de la crise, les boulangers n’écartent plus une hausse du prix du pain. La FNBS propose désormais de fixer le prix du pain standard à 200 FCFA pour un poids de 210 grammes, estimant qu’il s’agit du seul moyen de couvrir les coûts de production. En parallèle, elle suggère le maintien de formats sociaux à 100 F CFA et 130 FCFA destinés aux ménages les plus vulnérables.
Les responsables de la Fédération avertissent également que si aucune mesure concrète n’est prise rapidement, un plan d’actions national pourrait être déclenché, avec des perturbations possibles dans la production et la distribution du pain sur l’ensemble du territoire. « Nous ne voulons pas la confrontation. Nous voulons un dialogue sincère suivi d’effets immédiats. Mais nous n’accepterons plus l’extinction silencieuse de nos boulangeries », a averti Joseph Désiré Moboutu Dia, porte-parole de la FNBS.
Lors de cette rencontre avec la presse, plusieurs responsables régionaux affiliés à la Fédération ont exprimé leur colère face au maintien du prix du pain à 150 FCFA, estimant que les engagements pris par les autorités n’ont jamais été respectés. « Cela fait 2 ans qu’ils n’ont pas respecté leurs engagements, qu’ils n’ont pas tenu leurs promesses. Ce gouvernement n’est pas du tout sérieux parce que tous les signaux de ce pays sont rouges. Ça clignote le rouge. Je pense que depuis 2019, ce pain devait coûter 200 FCFA. Ils nous ont bloqué et ils continuent à nous bloquer. Ils nous ont promis ciel et terre comme ils l’ont fait à tout le monde, mais jusqu’à présent il n’y a aucun secteur qui marche dans ce pays », a déclaré Joseph Diab, autre porte-parole de la Fédération nationale des boulangers du Sénégal.
Avant d’ajouter sur un ton plus ferme : « Le pain est social, trois jours sans pain la République va trembler. Nous ne sommes pas des poltrons, nous avons créé nos sociétés pour la bonne marche de ce pays ». Et de conclure : « C’est un devoir pour nous, mais eux aussi ils doivent s’acquitter de leurs devoirs en respectant notamment leurs engagements ».
Les boulangers assurent toutefois que leur combat n’a aucune connotation politique. Ils disent défendre avant tout la survie d’un secteur qu’ils considèrent comme stratégique pour la stabilité sociale et la souveraineté alimentaire du Sénégal.
Aissatou Mbène COULIBALY

