Société

PORTRAIT D’UN METIER TRADITIONNEL: Abdou Mbow, celui qui fait parler le goût du ngalakh

Au coin d’une rue animée, Abdou Mbow perpétue un savoir-faire sucré qui réchauffe autant les cœurs que les papilles. Surnommé « meun ngalakh », ce jeune vendeur incarne, à travers chaque bol servi, une douceur profondément ancrée dans le quotidien sénégalais.

À l’approche de Pâques, période habituellement synonyme d’abondance pour les vendeurs de ngalakh, Abdou espérait comme chaque année une affluence soutenue. Mais cette fois, les commandes se font rares, arrivant au compte-gouttes. Malgré tout, il continue de partager sa recette et son savoir-faire, porteur d’un goût d’enfance que beaucoup viennent encore chercher chez lui.
Abdou Mbow a à peine vingt ans, mais son regard semble déjà chargé d’expérience. Chaque matin, bien avant que le soleil ne perce la brume poussiéreuse du quartier, il se lève pour aider sa mère à préparer le ngalakh. Dans leur petite cour, les arômes chauds du mil, du beurre de cacahuète et du sucre se mêlent, créant une atmosphère à la fois réconfortante et lourde de nécessité.
Sous un grand parasol aux couleurs passées, il s’installe dès les premières heures de la journée à son coin habituel. Là, entre les odeurs du marché et la poussière chaude, Abdou officie avec calme et précision. Son boubou, souvent marqué par des traces de mil et d’arachide, raconte déjà l’histoire d’un travail quotidien, exigeant et passionné.
Devant lui, de grands bols soigneusement alignés dévoilent la texture généreuse du ngalakh. La pâte de mil, légèrement granuleuse, se mêle à la sauce d’arachide sucrée, brillante sous la lumière. Par moments, il remue lentement le mélange avec une louche en métal, dans un geste presque rituel, comme pour réveiller les saveurs.
Ses mains sont sûres et rapides. Il sert avec générosité, remplissant des bols ou des sachets noués avec habileté. Chaque portion est préparée avec le même soin, comme si c’était la première de la journée. Autour de lui, les enfants observent avec envie, attirés par la douceur du dessert. Les adultes, eux, s’arrêtent pour une pause gourmande, retrouvant dans chaque bouchée un goût familier, chargé de nostalgie.
Mais derrière cette scène ordinaire se cache une réalité plus dure. La hausse des prix des denrées a profondément affecté son activité. « À cette période, je recevais beaucoup de commandes. Mais avec l’augmentation des prix, les clientes viennent au compte-gouttes. Je comprends… parfois je leur fais crédit pour les aider un peu. Tout le monde attend le ngalakh de Pâques avec impatience », confie-t-il, avant d’ajouter, d’une voix plus posée : « C’est difficile en ce moment ».
À travers ses clientes, Abdou a compris une chose essentielle. Ce n’est pas qu’elles ne veulent plus acheter… c’est qu’elles ne peuvent plus. Et chaque vente en moins raconte, en silence, la même histoire : celle d’un quotidien devenu trop cher pour tous.
À la tombée du jour, lorsque le soleil décline, ses bols se vident peu à peu. Fatigué mais digne, il nettoie ses ustensiles avec un chiffon usé. Demain, il reviendra, au même endroit, avec le même sourire et la même passion, prêt à faire vivre encore cette tradition sucrée, entre résilience et espoir.

Adama AIDARA