FÊTE DE PÂQUES: Le ngalakh victime de la cherté de la vie… Mais résiste à la crise
À l’approche de Pâques, les marchés de Dakar changent de visage. Aux Parcelles Assainies, précisément au marché de l’Église de l’Unité 17, les allées s’animent, les étals se remplissent, et les odeurs mêlées du mil, de l’arachide et du pain de singe (bouye) annoncent les préparatifs d’une fête profondément ancrée dans les traditions sénégalaises. Mais derrière cette effervescence apparente, une réalité plus préoccupante s’installe : préparer le ngalakh, ce dessert symbolique de partage, devient de plus en plus difficile pour de nombreuses familles chrétiennes.
Au Sénégal, le ngalakh dépasse le simple statut de mets festif. À base de pâte d’arachide, de jus de baobab (pain de singe ou bouye), de semoule de mil (thiakry) et de sucre, il est au cœur des célébrations pascales. Au-delà de son goût, il incarne surtout une valeur sociale forte : le partage. Chaque année, des plats de ngalakh circulent entre voisins, familles et amis, souvent au-delà des appartenances religieuses. Chrétiens et musulmans perpétuent ainsi une tradition de solidarité et de convivialité.
Mais aujourd’hui, cette symbolique se heurte à la dure réalité économique. Dans son échoppe, G. Niang, commerçant expérimenté, observe avec lucidité l’évolution du marché. Les prix, assure-t-il, n’ont pas bougé depuis la Korité. « Le mil pilé est à 450 FCFA le kilo, le sucre à 600 FCFA. Je n’ai rien augmenté », confie-t-il.
Le pain de singe (bouye), ingrédient clé du ngalakh, connaît par contre une légère baisse. « Avant, il se vendait à 1400 FCFA, parfois plus. Aujourd’hui, il est à 1200 FCFA en détail et 1000 FCFA en gros. Il y a plus de stock sur le marché », renseigne Niang qui informe que la pâte d’arachide reste, elle aussi, à 1200 FCFA le kilogramme.
Sur le papier, les prix semblent maîtrisés. Mais dans la réalité, ils pèsent lourd. Car ce n’est pas tant la hausse des prix qui inquiète que la baisse du pouvoir d’achat.
Une clientèle prudente, entre nécessité et contraintes
Dans les allées du marché, les clients avancent avec prudence. On compare, on négocie, on réduit les quantités. Les commerçants le confirment : l’affluence est encore timide, mais elle progresse à mesure que la fête approche. « Les gens viennent petit à petit. Mais à quelques jours de Pâques, ils seront obligés de venir », explique G. Niang.
Non loin de là, A. Cissé s’apprête à fermer son magasin, mais prend le temps d’échanger. « Le kilo de pain de singe est à 1200 FCFA. Avant, il montait jusqu’à 1600 FCFA. La pâte d’arachide est aussi à 1200 FCFA. Le seau de 5 kilos est à 6000 FCFA », explique-t-il.
Il montre un sac presque vide. « En quelques jours, j’ai presque tout vendu. Ça prouve que les gens se préparent déjà », ajoute-t-il, soutenant que, malgré les difficultés, la volonté de maintenir la tradition reste forte.
Le ngalakh, entre symbole et sacrifice
Mais à quel prix ? Pour S. Leye, également commerçant, la situation est sans équivoque. « La fête de Pâques arrive dans un contexte où la vie est chère. L’argent ne circule plus comme avant », se désole Leye.
Selon lui, de nombreuses familles sont confrontées à un choix difficile. « Le ngalakh demande beaucoup de dépenses. Certaines familles ne le préparent plus. Pourtant, c’est un plat qui renforce les liens entre communautés », relève-t-il.
Un constat lourd de sens. Car, renoncer au ngalakh, ce n’est pas seulement renoncer à un dessert, mais à un moment de partage et de cohésion sociale.
Une inflation silencieuse : celle du quotidien
Paradoxalement, les commerçants estiment que certains produits sont moins chers qu’avant. Mais pour les consommateurs, la perception est tout autre.
La crise économique, la baisse des revenus et la hausse globale du coût de la vie créent une pression constante sur les ménages. Résultat, même des prix stables deviennent difficiles à supporter. Dans ce contexte, le ngalakh, autrefois accessible, glisse progressivement vers le statut de produit coûteux.
Malgré tout, l’attachement à cette tradition reste intact. Dans les familles, on s’organise pour réduire les quantités, partager les dépenses ou adapter les recettes. Car, au-delà des contraintes, le ngalakh reste un symbole fort du vivre-ensemble sénégalais.
À deux jours de Pâques, une certitude demeure : même dans la difficulté, les Sénégalais continueront de chercher des moyens de préserver leurs traditions. Mais une question persiste, dans les regards comme dans les conversations : jusqu’à quand ?
Fêter Pâques sans boire de ngalakh, c’est un peu comme manger un repas sans sel. Ce dessert à base de pâte d’arachide et de mil fait l’unanimité, au point d’être attendu bien au-delà de la communauté chrétienne. Chez les musulmans notamment, l’impatience monte à l’approche de la fête, chacun espérant recevoir sa part – sa « tass » – dans une ambiance faite de plaisanteries et de convivialité.
Mais cette année, à deux jours de la célébration, l’engouement se heurte à une réalité économique plus contraignante. Hausse des prix des denrées, pouvoir d’achat en berne : les préparatifs du ngalakh se déroulent dans un contexte sous tension. Entre adaptation des ménages et solidarité communautaire, les familles s’efforcent pourtant de préserver ce moment fort de partage et de spiritualité.
À Thiaroye, entre rires et inquiétudes
Mardi 31 mars 2026, à Thiaroye Gare. Il est un peu plus de 10 heures. Dans un quartier animé, un groupe de jeunes discute autour d’un thé posé sur des braises encore vives. L’ambiance est détendue. Paul, vêtu d’un ensemble de sport bleu ciel, passe saluer ses amis. Très vite, la conversation glisse vers Pâques… et surtout vers le ngalakh.
« Boy, yaangi paré ngalakh bi ? », lance Amadou sur un ton taquin.
Un sourire en coin, Paul esquisse une réponse : « He… deuk bi dafa… », sans finir sa phrase. Les éclats de rire fusent. Mais derrière l’humour, chacun comprend : la vie est devenue plus chère.
À mesure que Pâques approche, les marchés s’animent. À Thiaroye comme ailleurs, les étals se remplissent de mil, de pâte d’arachide, de pain de singe et de sucre. Les vendeuses affichent leurs produits avec fierté, mais les clients, eux, se montrent plus prudents.
« L’année dernière, les gens achetaient en grande quantité. Cette fois-ci, ils hésitent, ils calculent davantage », confie une commerçante, assise derrière ses sacs de céréales. La hausse des prix est palpable et impacte directement le budget des ménages. Résultat : les habitudes changent.
S’adapter sans renoncer à l’essentiel
Face à cette situation, les familles s’organisent. Certaines réduisent les quantités, d’autres optent pour des alternatives moins coûteuses. Le ngalakh, autrefois préparé en abondance pour être largement partagé, se fait parfois plus modeste. Mais il reste incontournable. « Même en petite quantité, on ne peut pas faire Pâques sans ngalakh », insiste Alice Diémé, mère de famille, occupée à trier minutieusement les grains de mil.
Dans plusieurs quartiers, notamment à Thiaroye, la solidarité s’organise discrètement. Des initiatives locales voient le jour pour permettre aux plus démunis de célébrer dignement la fête. Collectes de denrées, entraide entre voisins, partages improvisés : chacun apporte sa contribution pour préserver l’esprit de Pâques.
Au-delà des contraintes économiques, la préparation du ngalakh reste un moment de transmission et de communion. Les gestes se perpétuent, appris des générations précédentes. Autour des marmites, les discussions s’animent, les souvenirs se partagent.
Dans ce contexte, le ngalakh dépasse sa dimension culinaire. Il devient un symbole de résilience, de foi et de solidarité. Malgré la crise, les Sénégalais s’accrochent à l’essentiel : préserver leurs traditions et continuer à faire vivre cet esprit de partage qui fait toute la richesse de Pâques.
Aïssatou Mbène COULIBALY et Adama AIDARA

