CHARGE DE TRAVAIL PENDANT LE RAMADAN: Le combat silencieux des femmes au foyer
Au Sénégal, le mois de Ramadan est synonyme de spiritualité et de partage. Mais derrière la ferveur religieuse et les repas familiaux, les femmes au foyer mènent un combat quotidien souvent invisible. Entre cuisine, ménage et gestion de la famille, leur journée devient un véritable marathon.
Être femme au foyer relève souvent d’une mission exigeante en Afrique, et particulièrement au Sénégal. Entre les corvées ménagères, la gestion de la famille et les multiples responsabilités quotidiennes, elles sont sur tous les fronts. Une situation déjà éprouvante en temps normal, mais qui devient encore plus difficile pendant le mois de Ramadan, période durant laquelle le volume des tâches domestiques augmente considérablement.
Car il faut tout faire en étant tenaillée par la faim, la soif, la fatigue et le manque de sommeil. Comme le dit l’adage : « ventre affamé n’a point d’oreilles ». Pourtant, malgré ces contraintes, les femmes continuent d’assurer, avec patience et abnégation, le bon fonctionnement du foyer.
Une matinée à Rufisque
Ce jeudi 12 mars 2026, il est un peu plus de 11 h 30 lorsque nous arrivons à Rufisque, plus précisément dans le quartier Arafat 2. L’air est doux. Le vent souffle par rafales et soulève parfois la poussière, obligeant certains habitants à se protéger le visage avec un masque.
Nous partons à la rencontre de quelques femmes du quartier afin de comprendre leur quotidien pendant le Ramadan. Presque par hasard, nous croisons Aïssatou Ndoye Paye (nom d’emprunt). Mariée et mère de quatre enfants. « Quatre bouts de bois de Dieu », comme elle le dit avec tendresse. Elle vit dans une grande concession familiale avec ses beaux-parents, ses belles-sœurs et plusieurs autres membres de la famille.
Âgée d’une quarantaine d’années, élancée, le teint noir éclatant « comme un ciel nuageux », elle est même surnommée dans le quartier « Diamant noir ». Vêtue d’une robe voile rose, d’un style simple et élégant, assortie d’un petit foulard qui couvre légèrement sa tête, elle accepte de se confier, mais à une condition : que ni son vrai nom ni sa photo ne soient publiés.
« Les femmes au foyer souffrent souvent en silence. Le mariage au Sénégal n’est pas facile. Parfois, à cause de la tradition, on fait semblant que tout va bien. Je vis dans une grande famille et certains n’accepteraient pas qu’on parle de certaines réalités dans les médias. Mais les femmes sénégalaises sont courageuses… ay seykat lañu », confie-t-elle d’entrée, avant de nous livrer en détail le récit de sa vie d’épouse et de mère en cette période de Ramadan au sein de son foyer.
Une journée qui commence avant l’aube
Chez Aïssatou, la journée commence bien avant le lever du soleil. Peu après quatre heures du matin, alors que la maison est encore plongée dans le silence, la cuisine s’anime déjà.
Le Ramadan est un mois de spiritualité, de partage et de patience. Mais pour beaucoup de femmes au foyer, il rime aussi avec un travail invisible et souvent épuisant.
La marmite chauffe déjà sur le feu. Aïssatou prépare le « suhur », le repas de l’aube ou « kheud » qui permettra à toute la famille de tenir la journée de jeûne. Entre le riz à réchauffer, le café à préparer et le pain à disposer sur la table, elle se déplace rapidement, presque machinalement.
Pendant que les autres membres de la famille émergent lentement du sommeil, elle est déjà à pied d’œuvre depuis longtemps. Elle met tout en place, avant que toute la famille ne vienne se restaurer.
Lorsque l’appel à la prière de l’aube retentit, chacun accompli sa dévotion, avant de retourne se reposer quelques heures. Mais pour la maîtresse de maison, la journée est loin d’être terminée. Elle prépare les enfants pour l’école, range la cuisine, lave les ustensiles, balaie la cour, fait le ménage et commence déjà à réfléchir au repas du soir.
Entre marché et cuisine
La matinée s’étire sous la chaleur. Sans avoir bu une seule goutte d’eau, elle continue les tâches ménagères : laver le linge, nettoyer les chambres, s’occuper des enfants.
Vers 11 heures ou midi, elle revient du marché avec son panier. Le menu du jour est déjà en tête : vermicelles au poulet pour le dîner. Pour la rupture du jeûne, il y aura du pain au thon, du café Touba, parfois du Nescafé ou encore du kenkiliba, une infusion très appréciée.
Les allers-retours entre la cuisine et le salon se multiplient. Les poulets sont soigneusement lavés puis marinés, les oignons coupés en lamelles. Il est déjà 13 heures passés.
Après cela, elle prend le temps de se laver et de faire ses ablutions pour la prière de l’après-midi. « Après la prière, je me repose un peu jusqu’à 16 heures. Ensuite je prie encore, et après c’est la course contre la montre », raconte-t-elle.
La pression du « ndogou »
À l’approche de la rupture du jeûne, la tension monte. Il faut préparer le « ndogou », le repas de rupture : préparer le jus d’oseille, filtrer le café Touba, dresser la natte, envoyer quelqu’un acheter du pain, tout en surveillant la cuisson du dîner.
« Ce n’est pas facile, reconnaît-elle en souriant. Mais je le fais avec plaisir. Le Ramadan est un mois béni. C’est Dieu qui récompense nos efforts. C’est notre seul réconfort ».
La cuisine devient étouffante. La fatigue se fait sentir. Mais Aïssatou garde le rythme. Chaque détail compte, car le moment de la rupture du jeûne est sacré.
Les femmes de l’ombre
Lorsque le soleil disparaît enfin à l’horizon et que l’appel à la prière du crépuscule retentit, toute la famille se rassemble autour des plats soigneusement préparés.
Les regards se tournent vers la table garnie. Les remerciements sont parfois discrets, parfois absents. Pourtant, derrière chaque bouchée se cachent des heures de travail, de patience et de sacrifice.
Après le repas, pendant que certains se reposent ou partent à la mosquée pour la prière nocturne, Aïssatou retourne encore à la cuisine. La vaisselle s’empile, les restes doivent être rangés et la maison remise en ordre.
La journée ne se termine que tard dans la nuit
Vers 23 heures, après la prière « nafila » et le dîner, elle peut enfin se reposer… avant de se réveiller à nouveau vers quatre heures du matin. Ainsi se répète le même cycle, jour après jour, pendant tout le mois de Ramadan.
Derrière la joie des repas partagés et la ferveur religieuse, il y a aussi ces femmes de l’ombre, piliers silencieux du foyer. Leur travail est rarement raconté, mais il constitue une part essentielle de la réalité du Ramadan dans de nombreux foyers sénégalais.
Comme le chantait l’artiste sénégalais Ismaïla Lo :
« Jigeenu Sénégal ngatché galama… ». Une manière de saluer la force et la résilience de ces femmes qui portent, souvent dans le silence, le poids du quotidien.
Adama AIDARA

