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ANGEL DIABANG, REALISATRICE ET INITIATRICE DE L’INSTITUT MOUSSO: « Notre souhait, faire émerger une génération de femmes techniciennes du cinéma »

Initiative portée par la société de production Karoninka et dirigée par la réalisatrice sénégalaise Angel Diabang, l’Institut Mousso (la maison des femmes) est un programme de formation dédié aux femmes dans les métiers techniques du cinéma et de l’audiovisuel. Après deux années de formation, la première cohorte composée de six jeunes filles originaires de la Casamance a reçu son parchemin. Dans cet entretien, la réalisatrice revient sur les motivations de ce projet, ses résultats et ses perspectives.

Aujourd’hui, après la sortie de cette première promotion, quel sentiment vous anime ?

Je ressens avant tout une immense fierté et beaucoup de gratitude envers Dieu. Former pendant deux ans des jeunes filles issues de milieux ruraux parfois défavorisés, les accompagner et les voir aujourd’hui entourées de leurs parents, de leurs familles et de leurs amis pour célébrer la fin de leur formation, c’est une grande satisfaction.

Ce qui me rend encore plus fière, c’est que ce sont des femmes de la Casamance qui ont été formées aux métiers du cinéma et de l’audiovisuel. À travers le film qu’elles ont présenté aujourd’hui, vous avez pu voir le chemin parcouru et ce qu’elles sont devenues. C’est la preuve que ce projet porte ses fruits.

Quelles sont les spécialités enseignées dans cette formation ?

Dans cette formation appelée Institut Mousso, qui est exclusivement dédiée aux femmes et implantée en Casamance, nous avons choisi de mettre l’accent sur les métiers techniques du cinéma. Ce sont des domaines où l’on manque encore beaucoup de techniciens, et surtout de femmes. L’objectif n’était donc pas seulement de former ces jeunes filles, mais aussi de leur permettre de trouver du travail par la suite. C’est pourquoi nous les orientons vers des métiers où les besoins sont réels. Par exemple, dans le domaine de l’électro-machinerie, il n’y a presque que des hommes en Afrique. Aujourd’hui, Liliana Velez Gomez est la première femme électro-machiniste, et elle a su s’imposer dans ce milieu. Elle dit souvent avec humour qu’elle est « un homme parmi les hommes », parce qu’elle exerce un métier très exigeant physiquement. Sur les plateaux, on la surnomme même la « princesse électro ». Nous avons également Khadidia, spécialisée dans le son, un domaine où les femmes sont très rares dans le cinéma sénégalais. Rose, quant à elle, travaille dans la décoration de plateau, un métier également peu occupé par des femmes. Les voir aujourd’hui évoluer sur des plateaux de tournage est une grande fierté.Une formation de deux ans, avec un encadrement complet, représente aussi un défi logistique.

Comment avez-vous procédé ?

Ce n’était pas évident. Nous avons choisi de prendre les filles entièrement en charge : les loger, les accompagner et les suivre pendant toute la durée de la formation. Beaucoup d’entre elles viennent de familles modestes ou vivent des situations sociales difficiles. Nous ne pouvions pas leur demander de venir chaque jour en leur donnant simplement de quoi payer le transport. C’est pourquoi nous avons privilégié un système de vie collective. Personnellement, j’ai grandi en internat, et cette expérience m’a beaucoup inspirée. Le fait de vivre ensemble permet de créer un véritable esprit de famille entre les filles et les formateurs. Or, le cinéma est avant tout un travail d’équipe. Aujourd’hui, ces « Mousso » sont très soudées. Quand elles arrivent sur un plateau de tournage, on sent cette solidarité et cette cohésion. Leur professionnalisme et leur bonne éducation apportent une ambiance positive à toute l’équipe.

La formation accorde-t-elle une place importante à la pratique ?

Oui, absolument. La pratique est même au cœur de notre approche pédagogique. Nous envoyons les filles participer à différents tournages, parfois loin de chez elles. Mais pour que les parents nous fassent confiance et acceptent que leurs filles travaillent dans des équipes majoritairement masculines, il est essentiel de leur transmettre des valeurs solides. Nous insistons beaucoup sur le leadership féminin et sur la confiance en soi. Elles doivent comprendre qu’elles ont autant de valeur et de compétences que les hommes avec qui elles travaillent. Elles sont là pour faire leur métier et doivent exiger le respect. C’est quelque chose auquel nous veillons beaucoup.Une deuxième promotion est déjà en formation.

Pouvez-vous nous en dire plus ?

Oui, la deuxième promotion a commencé sa formation l’année dernière et entame actuellement sa dernière année. Nous espérons avoir les moyens d’accueillir une troisième promotion dans le futur. Pour intégrer ce programme, il faut être titulaire du baccalauréat et avoir étudié dans un lycée de la Casamance. Nous travaillons en étroite collaboration avec l’Inspection d’académie de Ziguinchor pour identifier les candidates. Dans plusieurs lycées de la région, nous organisons une sélection basée sur des exercices de créativité. Ce ne sont pas forcément celles qui ont les meilleures notes scolaires que nous choisissons, mais celles qui montrent un potentiel créatif. Au final, seulement six filles sont retenues pour chaque promotion.

Pensez-vous élargir ce programme à d’autres régions ou à la sous-région ?

C’est notre ambition. « Mousso » signifie femme en bambara, et des femmes talentueuses, il y en a partout. À terme, nous aimerions même, au-delà du Sénégal, ouvrir le programme à la sous-région, notamment à des pays comme la Sierra-Leone, la Guinée ou la Gambie. C’est un objectif que nous espérons atteindre si les moyens suivent. Notre souhait est de contribuer à faire émerger une nouvelle génération de femmes techniciennes du cinéma en Afrique de l’Ouest.

Adama AIDARA