DAKAR, AU RYTHME DES TRESSES, TORSADES ET « LIFE » DU RAMADAN: Dans les salons, perruques et greffages soigneusement rangés par la gent féminine
Pendant le mois béni du Ramadan, Dakar change de rythme. Les journées semblent suspendues entre chaleur et silence, puis, à l’approche du crépuscule, la ville se réveille doucement. Les habitudes se transforment, les priorités s’ajustent.
Si les plateaux de télévision et les radios réaménagent leurs programmes, dans les maisons et les quartiers, un autre changement s’opère, plus discret mais tout aussi visible : celui du style et de l’apparence chez les femmes.
Dans les salons de coiffure de la capitale, les perruques et les greffages sont rangés avec soin. Place aux coiffures plus simples et plus légères : tresses naturelles, torsades, « life », nattes ou rajouts. Derrière les vitrines colorées et les rideaux entrouverts, ces salons deviennent, durant le Ramadan, de véritables refuges où se mêlent ferveur, patience et quête de simplicité.
« Au Sénégal, certains pensent que la religion, c’est seulement durant le Ramadan », lançait récemment un prêcheur lors d’une causerie religieuse. Pourtant, durant ce mois sacré, un changement d’attitude est bel et bien perceptible.
Les cinq prières quotidiennes sont scrupuleusement observées, la lecture du Coran devient plus régulière, les mosquées se remplissent, surtout pendant les premiers jours du mois. Les gestes du quotidien s’imprègnent de spiritualité.Cette transformation se reflète aussi dans l’apparence. Les tenues jugées trop voyantes, les perruques volumineuses ou les maquillages sophistiqués sont temporairement délaissés.
Les femmes privilégient un maquillage discret, couvrent leurs cheveux de foulards et optent pour des coiffures plus naturelles.
Le rush du week-end dans les salons
Samedi 28 février 2026. Il est 10 heures 30. Le week-end commence et, dans plusieurs salons de coiffure de Dakar, c’est déjà l’effervescence. De Grand Mbao à la Médina, en passant par Grand-Yoff ou les Parcelles Assainies, les coiffeuses arrivent plus tôt que d’habitude. « C’est le week-end, on aura beaucoup de clientes », lance Absa Faye, responsable d’un groupe d’élèves coiffeuses.
Le rituel du matin est immuable. On balaie le sol encore frais, on nettoie les miroirs marqués par le temps et on aligne soigneusement les têtes malléables coiffées de nattes, torsades et « life ». Les mèches synthétiques et les extensions de cheveux naturels pendent le long des murs comme des guirlandes soyeuses.
Les clientes arrivent par petites vagues. Foulard bien noué, voix douce, elles saluent d’un discret : As-salamu alaykum.Puis vient la commande. « Aujourd’hui, je veux juste des torsades légères, sans mèches. Il fait trop chaud et on est en plein Ramadan », explique une cliente à sa coiffeuse.
Les mains expertes entrent alors en action. La coiffeuse sépare les cheveux en sections nettes, trace des raies droites comme des chemins de sable, puis commence l’ouvrage patient des nattes. Les tresses se croisent, fines ou épaisses, collées au cuir chevelu ou tombant librement sur les épaules.
À côté, une jeune apprentie démêle avec soin les cheveux d’une autre cliente assise sur une chaise rouge bordeaux, avant de les tendre à sa patronne.Les perruques mises au reposDans un coin du salon, plusieurs perruques sont soigneusement brossées puis rangées dans des boîtes transparentes.
« Il faut en prendre soin, surtout pendant le Ramadan, confie Awa, coiffeuse depuis quinze ans. Les clientes veulent être impeccables pour la Korité ».Au fil des heures, la fatigue du jeûne commence à se lire sur les visages. Les gestes ralentissent légèrement mais restent précis. Les torsades prennent forme, dessinant de fines spirales qui encadrent les visages.
Les discussions, elles, ne s’arrêtent jamais vraiment. On parle des prix au marché, des enfants, des préparatifs du ndogou, ou encore des recettes pour la rupture du jeûne. En fond sonore, une radio diffuse doucement des récitations coraniques, couvrant à peine le cliquetis des peignes et le bourdonnement intermittent d’un sèche-cheveux.
Un salon très fréquenté à Keur Mbaye FallAu salon Fatou, situé à Keur Mbaye Fall, l’affluence est déjà importante. Les clientes viennent du quartier, mais aussi de Keur Massar, Pikine ou Sicap Mbao. Le salon est bien équipé. À l’entrée, le passage par le gel hydroalcoolique est obligatoire. À l’intérieur, la fraîcheur des lieux atténue presque la fatigue du jeûne. L’encens parfume l’air tandis que la télévision reste en sourdine.
Fatou accueille chaque cliente avec un sourire : « Madame, vous voulez quel genre de tresse ? ». « Juste quelque chose de simple pour le Ramadan », répond une cliente aux cheveux longs et lisses.La décision est vite prise : ce sera des « life », de très fines tresses réalisées uniquement avec les cheveux naturels. Certaines préfèrent toutefois les rajouts. « C’est fin, léger et confortable. Et puis on ne peut pas avoir faim toute la journée avec une grosse perruque sur la tête », explique Khadija Diop.
Des coiffures pratiques pour le jeûne
Le même constat est fait dans le salon de la jeune coiffeuse Mame Binta Diouf, habitante de Thiaroye Guinaw Rail et installée à Keur Mbaye Fall. Le salon est plein à craquer. L’ambiance est conviviale. Les clientes discutent du Ramadan, plaisantent entre cousins à plaisanterie et échangent des conseils.Ndéye Maguette Fall explique ce changement d’habitude : « C’est normal. Le Ramadan est un mois béni. On dit souvent que c’est un mois de promotion spirituelle, alors autant en profiter. Les torsades facilitent les ablutions et permettent aussi aux cheveux de se reposer ».
Ramatoulaye Diaw, étudiante, renchérit : « J’ai laissé de côté les perruques et les greffages. Je fais juste des nattes et je mets des foulards. J’en ai acheté une dizaine de couleurs différentes ».Propriétaire du salon Dabakh, Mame Binta confirme la tendance : « Une semaine avant le Ramadan déjà, les clientes demandaient surtout des nattes, des rajouts, des torsades ou des lifes. Moi-même j’ai fait des rajouts et je suis très à l’aise ».
Avant le ndogou, la fin de journéeAu fil de l’après-midi, le salon se vide progressivement. Les peignes et les outils utilisés sont plongés dans de l’eau savonneuse. Les cheveux tombés au sol sont balayés, traces éphémères des métamorphoses de la journée.
Fifi Diouf donne les derniers coups de balai pendant que les coiffeuses rangent leurs matériels. Chacune se presse ensuite de rentrer chez elle pour préparer le ndogou, le repas de rupture du jeûne. Malgré l’affluence, les prix restent accessibles : entre 1 500 et 2 000 francs CFA, selon le type de coiffure.Dans Dakar, entre spiritualité et simplicité, les salons continuent ainsi de tresser les cheveux… et un peu de la vie du Ramadan.
Adama AIDARA

