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RAMADAN ET ACCOUTREMENT DES FEMMES: Dakar en mode « sellal » en jellabas et robes de prière

À Dakar, le mois béni du Ramadan transforme peu à peu les habitudes quotidiennes. Dans les rues, les marchés et les quartiers populaires, un changement discret mais visible s’opère dans l’accoutrement de nombreuses femmes. Les tenues jugées trop ajustées ou trop voyantes sont progressivement rangées au placard pour laisser place aux longues robes, jellabas, meulfeus et autres habits amples.

Dans une atmosphère particulière où spiritualité et sobriété s’entremêlent, les étals de vêtements religieux ou traditionnels connaissent un regain d’activité. Robes de prière, abayas et jellabas envahissent les trottoirs et les marchés.

Pour beaucoup de commerçants, cette période reste une opportunité pour dynamiser leurs ventes, même si la conjoncture économique pousse les clients à faire preuve de prudence dans leurs dépenses.

Dans plusieurs quartiers de la capitale, notamment à Dalifort, aux Maristes ou encore dans les marchés hebdomadaires appelés « louma », les femmes s’adonnent également au « sellal », une forme de petit commerce informel consistant à revendre des vêtements importés ou achetés en gros.

Les jellabas pour hommes et les longues robes pour femmes se vendent ainsi à des prix variés, attirant une clientèle composée aussi bien de jeunes filles que de femmes plus âgées.

Les tailleurs entre tradition et concurrence du prêt-à-porter

Aux Maristes, dans son atelier Gueye Création, le tailleur Gueye observe avec attention cette évolution des pratiques vestimentaires. Dans son petit atelier où pendent tissus colorés et modèles fraîchement cousus, il explique que le Ramadan influence les choix vestimentaires mais ne profite pas toujours aux artisans de la couture. « L’accoutrement est varié. La vie est un choix et chacun s’habille selon ses convictions », confie-t-il d’un ton posé.

Pour lui, la couture sur mesure subit aujourd’hui la concurrence du prêt-à-porter. « Je dirais même que la période du Ramadan ou du Carême n’est pas forcément l’affaire des tailleurs. Les gens préfèrent parfois acheter directement un habit prêt-à-porter », explique-t-il.Le coût constitue aussi un facteur déterminant.« Acheter un tissu, venir chez le tailleur et payer la couture peut revenir cher. Tout le monde ne peut pas se le permettre pendant le Ramadan », poursuit-il.

Ainsi, beaucoup de fidèles se tournent vers des vêtements importés. « La plupart des gens préfèrent les habits prêt-à-porter venant de Dubaï ou de Turquie. Surtout certains fidèles très pratiquants, les ibadous, qui privilégient les abayas et les longues robes plutôt que la couture traditionnelle », ajoute-t-il.

Dans son atelier, les hommes restent néanmoins ses meilleurs clients durant cette période. « Les hommes n’ont généralement pas le temps d’acheter un tissu et de revenir chez le tailleur. Ils préfèrent venir acheter directement un habit prêt-à-porter et repartir. C’est plus simple, moins coûteux et plus rapide », explique le couturier.

Au marché, la jellaba séduit toutes les générationsAu marché de Dalifort, l’ambiance est animée. Les discussions sur les prix se mêlent aux appels des vendeurs. Assis derrière un petit étal chargé de vêtements, Serigne Modou Kara Diouf, commerçant, négocie avec deux clientes venues acheter des jellabas. Pour lui, cette période reste relativement favorable. « Je m’en sors quand même. Les jellabas se vendent bien pendant le Ramadan », assure-t-il.

Il propose plusieurs modèles afin de répondre aux goûts variés des clients. « J’ai des jellabas avec deux capuchons, d’autres avec col collé, certains modèles avec foulards assortis. Je vends aussi les foulards séparément en différentes tailles », explique-t-il en montrant ses articles.

Les prix varient entre 3 000 et 7 000 francs CFA, ce qui, selon lui, permet de toucher une clientèle large. « C’est à la portée de beaucoup de personnes. Pendant le Ramadan, toutes les tranches d’âge achètent : les jeunes filles, les femmes, mais aussi les personnes âgées », indique-t-il, informant que certains modèles connaissent un succès particulier. « Les jellabas avec deux capuchons sont les plus demandées », précise le commerçant.

Le marché hebdomadaire du vendredi, appelé louma, représente également un moment clé pour les ventes. « Le vendredi, c’est là que je vends le plus. Beaucoup de gens viennent au marché ce jour-là », explique-t-il.

Selon lui, la vente de jellabas reste un investissement sûr. « Même si tout le stock ne se vend pas pendant le Ramadan, on peut toujours le vendre après. Les gens utilisent ces habits pour prier ou simplement pour être à l’aise à la maison », affirme-t-il.

Se couvrir davantage pour respecter l’esprit du Ramadan

Pour certaines femmes, ce changement vestimentaire relève d’une démarche spirituelle. Habillée d’une longue robe traditionnelle violette, Fatima, rencontrée aux alentours de la cité Élisabeth, explique qu’elle adapte son style vestimentaire pendant ce mois sacré.

« Je me couvre plus que d’habitude pendant cette période pour me conformer à l’esprit du Ramadan et essayer de jeûner correctement », confie-t-elle.Habituellement, dit-elle, ce type de tenue est réservé au vendredi. « Mais pendant le Ramadan, je porte des habits traditionnels pendant tout le mois », précise Fatima qui souligne également qu’elle ne dépense pas forcément pour renouveler sa garde-robe.

« Je n’achète presque pas de nouveaux vêtements. J’utilise surtout ceux que j’ai déjà », ajoute-t-elle.À Dalifort, une autre jeune femme aperçue avec un paquet de merguez à la main partage un point de vue similaire. Vêtue d’une robe mauve et noire, elle explique qu’elle fait davantage attention à sa manière de s’habiller pendant ce mois.

« Je me suis habillée spécialement comme ça pour le Ramadan. Même si d’habitude je m’habille déjà correctement, pendant ce mois je fais encore plus attention à être décente », affirme-t-elle.Durant toute la période du jeûne, elle privilégiera les longues robes. « Ce sera jellabas et meulfeus pendant tout le Ramadan.

Après, je reprendrai les jeans et les pantalons », dit-elle en souriant, avant d’ajouter qu’elle renouvelle souvent sa garde-robe à cette occasion. « Chaque Ramadan, j’achète de nouvelles robes pour changer un peu », confie-t-elle.

Des ventes freinées par la conjoncture économique

Malgré cette demande visible, certains commerçants constatent toutefois une baisse des ventes par rapport aux années précédentes. Aux Maristes, Absa, propriétaire d’une boutique spécialisée dans les jellabas pour hommes importées de Dubaï, observe un ralentissement.

« Cette année, les ventes sont un peu en baisse par rapport à l’année dernière », explique-t-elle.Selon elle, les clients sont nombreux à vouloir acheter mais manquent de moyens. « Les gens veulent acheter, mais ils n’ont pas toujours l’argent. Ils proposent parfois des prix très bas qui ne nous arrangent pas », dit-elle.

Pourtant, les commerçants doivent faire face à des coûts d’approvisionnement élevés. « Nous achetons la marchandise cher. Quand les clients veulent payer beaucoup moins, c’est difficile », ajoute-t-elle.Malgré ces difficultés, Absa reste optimiste. « L’année dernière les ventes étaient meilleures, mais je rends grâce à Dieu. On arrive quand même à trouver des clients », affirme-t-elle.

Car au-delà du mois de Ramadan, la jellaba reste une tenue appréciée par de nombreux hommes et femmes. « Hommes comme femmes, les gens aiment porter ces habits pour se détendre à la maison ou simplement changer d’accoutrement », conclut-elle.

Mame Ndella FAYE