SITUATION ÉCONOMIQUE DU PAYS: Le diagnostic sans complaisance de l’économiste Dr Yankhoba Mané
Pour Dr Yankhoba Mané, Directeur des Études et de la Programmation à Dakar Sciences Po, la restructuration de la dette publique du Sénégal n’est pas une option pertinente dans le contexte actuel. Selon lui, le pays n’est pas en situation de défaut de paiement et continue d’honorer ses engagements financiers. Dans cet entretien accordé à L’Informé, l’économiste plaide plutôt pour une gestion rigoureuse de la dette et un renforcement des investissements dans les secteurs productifs. Il se montre également optimiste quant aux perspectives économiques du Sénégal, notamment grâce aux ressources pétrolières et gazières.
Dr Mané, comment décririez-vous aujourd’hui la situation économique du Sénégal ?
Le Sénégal est un pays en développement confronté à plusieurs défis économiques et sociaux. Malgré ces contraintes, l’économie sénégalaise affiche depuis quelques années un rythme de croissance relativement stable. Cependant, cette croissance reste encore insuffisante pour répondre à l’ensemble des besoins économiques et sociaux des populations. Les principaux défis concernent notamment le chômage, la pauvreté, les inégalités sociales et les déficits d’infrastructures. C’est d’ailleurs ce déficit infrastructurel qui explique le choix du gouvernement, dans la loi de finances 2026, de centraliser l’essentiel des programmes d’infrastructures au sein du ministère chargé de ce secteur. Cela traduit l’urgence de renforcer les infrastructures pour relancer le moteur économique.L’économie sénégalaise repose sur trois grands secteurs. Le secteur primaire, qui emploie la majorité de la population active, contribue relativement peu à la croissance. À l’inverse, le secteur tertiaire représente plus de 60% du produit intérieur brut, mais n’emploie qu’une minorité de la population. Quant au secteur secondaire, il demeure encore trop faible pour jouer pleinement son rôle dans la transformation économique. Pour réussir l’émergence, il est indispensable d’engager une véritable transition économique. Cela passe notamment par le développement d’une agroéconomie, c’est-à-dire un secteur agricole dynamique capable de répondre aux besoins alimentaires du pays et de servir de base à l’industrialisation. La vision actuelle des autorités va dans ce sens. Les politiques d’agropoles mises en place visent justement à favoriser la transformation locale des produits agricoles et à stimuler le secteur industriel. Mais pour réussir cette transformation, il faudra également garantir la disponibilité des matières premières et réduire les coûts de production. L’énergie constitue également un facteur déterminant. On ne peut pas développer un secteur industriel performant sans une énergie abondante et accessible. Dans ce contexte, les ressources pétrolières et gazières représentent un avantage stratégique pour le Sénégal. Mais il ne suffit pas de disposer de ces ressources : il faut aussi en avoir le contrôle afin de les orienter vers le développement industriel. On observe d’ailleurs une dynamique de coopération sous-régionale avec des pays comme la Guinée ou la Sierra Leone, qui disposent de matières premières mais manquent d’énergie. Ce type de partenariat pourrait renforcer la position du Sénégal comme plateforme industrielle régionale. Toutes les économies développées se sont appuyées sur un secteur industriel dynamique. Et tant que ce secteur ne sera pas suffisamment développé, il sera difficile de résoudre durablement la question du chômage.
Dans ce contexte économique difficile, quelles solutions préconisez-vous ?
La situation actuelle est marquée par une forte pression sur les finances publiques, notamment en raison du niveau élevé de la dette héritée des années précédentes. Entre 2012 et 2024, le stock de la dette publique a connu une augmentation importante. Alors que l’État sénégalais avait hérité d’une dette d’environ 2 000 milliards de francs CFA en 2012, celle-ci avoisine aujourd’hui les 23 000 milliards de francs CFA. Cette progression rapide crée un déséquilibre entre les ressources disponibles et les engagements financiers de l’État. Cette situation oblige le pays à faire des choix budgétaires difficiles. Une partie importante des ressources publiques est désormais consacrée au remboursement de la dette, ce qui réduit les marges de manœuvre pour financer les investissements. Pour faire face à cette situation, les autorités ont mis en place un plan de redressement économique et social, destiné à stabiliser les finances publiques et à relancer l’économie. Ce plan vise notamment à renforcer l’autonomie financière du pays et à réduire la dépendance vis-à-vis des financements extérieurs.
Le FMI évoque la possibilité d’une restructuration de la dette, alors que le gouvernement s’y oppose. Quelle est votre analyse ?
La restructuration de la dette intervient généralement lorsqu’un pays n’est plus en mesure de rembourser ses engagements financiers. Autrement dit, lorsqu’il se trouve en situation de défaut de paiement. Or, le Sénégal continue jusqu’à présent d’honorer ses échéances. Dans ces conditions, l’option de la restructuration ne se justifie pas. Il faut rappeler que ce ne sont pas les institutions internationales qui imposent la restructuration d’une dette. Ce sont les pays eux-mêmes qui sollicitent cette option lorsqu’ils se trouvent en situation de surendettement. Ensuite, ils doivent démontrer leur incapacité à rembourser leurs dettes avant d’entamer des négociations avec leurs créanciers, sous la supervision du FMI. Par ailleurs, la restructuration comporte des risques importants. Elle peut entraîner une perte de confiance des investisseurs et provoquer une hausse des taux d’intérêt sur les futurs emprunts. Pour un pays comme le Sénégal, qui cherche à maintenir son attractivité financière, cette option pourrait être contreproductive.
Quels risques pèsent néanmoins sur l’économie sénégalaise ?
Le principal risque concerne la pression exercée par le remboursement de la dette sur les finances publiques. Une part importante des ressources budgétaires est mobilisée pour honorer ces engagements, ce qui limite les investissements dans les secteurs créateurs de richesse. Il existe également un risque lié aux conditions d’accès au financement. Plus le niveau d’endettement est élevé, plus il devient difficile d’emprunter à des conditions favorables. Cependant, le Sénégal tente d’anticiper ces difficultés. La récente levée de 200 milliards de francs CFA sur le marché régional s’inscrit dans cette stratégie d’anticipation des échéances futures.
Le mois de mars est présenté comme un moment crucial avec l’échéance d’un Eurobond de plus de 700 milliards de FCFA. À quoi faut-il s’attendre ?
Effectivement, une échéance importante arrive à maturité au mois de mars, liée à un Eurobond émis en 2018. Le Sénégal devra mobiliser environ 333 millions d’euros, soit près de 746 milliards de francs CFA. Cette échéance est scrutée de près par les marchés financiers internationaux et les partenaires techniques et financiers du Sénégal. Selon les autorités, les ressources nécessaires ont déjà été mobilisées. Si le paiement est effectué dans les délais, cela constituera un signal fort de crédibilité financière pour le pays. Le principal enjeu reste toutefois l’impact budgétaire de ce remboursement. Débloquer un tel montant signifie mobiliser des ressources qui auraient pu être investies dans d’autres secteurs de l’économie.
Les mesures prises par le gouvernement peuvent-elles permettre de redresser durablement l’économie ?
Oui, à condition de poursuivre les réformes engagées. Pour stabiliser durablement les finances publiques, il est essentiel de mieux maîtriser les ressources fiscales et financières du pays. Trois leviers principaux sont aujourd’hui mobilisés : la rationalisation des dépenses publiques, l’augmentation des recettes fiscales et la relance de la croissance économique. Le gouvernement a engagé une réduction des dépenses jugées improductives tout en élargissant l’assiette fiscale afin d’augmenter les recettes sans nécessairement relever les taux d’imposition. Par ailleurs, le Sénégal privilégie de plus en plus l’endettement sur le marché régional, en monnaie locale, ce qui réduit les risques liés aux fluctuations des devises.Si ces réformes sont menées de manière cohérente, le pays pourrait stabiliser progressivement ses finances publiques. Selon les projections, l’objectif serait de ramener le déficit budgétaire autour de 3% d’ici 2029, conformément aux critères de convergence de l’UEMOA. Dans ces conditions, avec une croissance soutenue et une gestion prudente de la dette, les perspectives économiques du Sénégal demeurent globalement encourageantes.
Propos recueillis par Abdoulaye DIAO

